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Lundi, 27 décembre 1875
On a déballé notre argenterie de Russie et nos cristaux de Paris.
Maman m’a envoyée chez la comtesse Koutouzoff pour la prier de venir ce soir, mais elle ne pourra pas, ayant été invitée chez la vieille Lucie Dolgoroukoff. Je ne sais pourquoi je me suis sentie mal à l’aise chez cette dame. Mon génie me dit que des ennemis sont passés par là.
##### Sapete cas’è la calunnia ? Don Basilio vae la spiegherà .
Maintenant qu’il est deux heures du matin et que je suis enfermée chez moi, en long peignoir blanc les pieds nus et les cheveux épars comme une vierge martyre, je puis bien me livrer à un tas d’amères réflexions.
Un souper princier, un éclairage magnifique; une toilette adorable, une figure charmante tout cela pour Bihovetz, Ricardo, Varpahowsky, Pépino et Galula ! Cela valait la peine, en vérité !
Gautier est arrivé le premier.
- Vous me pardonnez de me présenter dans cette tenue, mais j’ai cru que c’était pour demain, j’entrais au Théâtre Italien et Audiffret en sortait et il m’a dit:
- Comment vous n’allez pas chez ces dames, tous ces messieurs y vont. Et Audiffret est malade et ne pourra pas venir.
Je dois dire que je m’y attendais.
Maintenant Tournon et Bergerault ne sont pas venus, non plus.
Charmante soirée, vingt fois j’ai eu envie de hurler et de me coucher par terre, mais je pensai: aie patience ma fille, peut-être Dieu te récompensera-t-il pour ce tourment, aie patience ! Et j’eus patience depuis neuf heures du soir jusqu’à deux heures du matin. dans la marge Pepino était pourtant charmant.
Vers dix heures maman reçut la lettre suivante, timbrée du cercle de la Méditerranée.
Lettre recopiée · Billet d’Emile d’Audiffret à Mme Bashkirtseff, 27 décembre 1875Madame, Malgré mon vif désir de passer la soirée chez vous, je ne le puis, à la suite d’une forte migraine qui me fait horriblement souffrir je me vois privé etc. etc. E. d’Audiffret.
Petit Emile a petite migraine. Charmant.
Tout ce qui m’arrive de désagréable je le dois à ma chère mère. Et cent fois depuis mon retour de Paris, j’ai dit de ne pas inviter Audiffret, elle croyant me faire plaisir, l’a invité. J’ai prié de ne pas l’inviter parce que je savais bien qu’il ne viendrait pas. En réalité maman m’a fait un grand plaisir, si grand que je ne sais comment dire.
Je crois que je suis ivre, j’ai beaucoup bu à souper.
Je n’ai rien à dire sinon la vecchia canzone ! Misera me !1
Il faut être entêté pour vouloir rester à Nice.
Demain partirò.2 Non pas demain, jeudi, après la première de « Sapho ».
Je partirai emportant dans mon cœur tout ce qu’on peut emporter de mauvais et de triste !
J’ai fait un drôle de rêve. Je volais haut, très haut, au dessus de la terre, une lyre à la main dont les cordes se défaisaient à chaque instant et je ne parvenais à en tirer aucun accord. Je m’élevais toujours, je voyais des horizons immenses, des nuages feu, bleu, jaune, rouge, mélangés, dorés, argentés, déchirés, étranges, puis tout devenait gris, puis de nouveau éblouissant et je m’élevais toujours, jusqu’à ce que enfin j’arrivais à une si grande hauteur que c’était effrayant, mais je n’avais pas peur, les nuages semblaient gelés, grisâtres et brillants comme du plomb, tout devint vague, j’avais ma lyre à la main toujours avec ses cordes mal tendues, et au loin sous mes pieds était une boule rougeâtre, la terre.
Si vous croyez que c’était amusant ce soir.
Et quelle mine j’ai devant les domestiques, devant les invités, car chacun d’eux, semblait dire, Barnola comme les autres:
- Et Audiffret ? Tiens, tiens, tiens, comment, il n’y aura personne d’autre !
##### Capite bene signor imiei, capite, voi capite ne son sicura .
Si vous croyez que dans toute ma personne, si on la faisait passer au feu, il se trouverait un atome de dépit amoureux, vous vous trompez joliment.
Est-ce que j’ai de la place pour ce dépit-là. Ce dépit-là est agréable dans mon genre, propre, gentil.
Moi, je suis une misérable, malheureuse et maudite créature.
Il y a Dieu.
Et que voulez-vous que je demande à Dieu ! qu’il me fasse vivre comme j’aime, j’en suis aussi lasse que Lui.
Toute ma vie se passe à demander et à désirer et à ne rencontrer que désillusions et rebuffades, dans les petites comme dans les grandes choses.
On se lasse à la fin. Bien, me voilà lassée, après ? Eh par-dieu ! après, je reviens d’où je suis partie, je prie et désire de nouveau, puis de nouveau j’arrive au point d’exaspération voulu, puis je recommence encore, et comme renaissent les feuilles chaque printemps, sur les arbres encore morts et même dans mon pauvre petit cœur après de grands ennuis, renaissent la confiance et l’espoir; essayons encore, me dis-je, peut-être que cette fois... mais à peine ai-je pensé cela qu’il m’est rudement prouvé que je suis une folle de croire à un changement, à ce quelque chose que j’attends comme., les Juifs attendent le Messie, et qui ne vient pas.
Toute ma vie à présent est dans ce journal, mes plus calmes moment sont ceux où j’écris, ceux-là sont peut-être mes seuls moments calmes.
Tant brûler, tant bouillir, tant pleurer, tant souffrir et vivre ! Et vivre !
Pourquoi me fait-on vivre ?
Ah ! je suis impatiente, mon temps viendra... Je veux bien le croire mais quelque chose me dit qu’il ne viendra jamais, que je passerai toute ma vie à attendre, attendre, toujours attendre, et attendre, et attendre, et attendre.
J’aime mieux me désespérer tout à fait car, après ces moments cuisants, il vient toujours un peu de calme, comme après la pluie vient le soleil.
Ce n’est pas cette soirée manquée qui me fait plaindre, cette soirée est un prétexte, un mot auquel on s’attache pour parler de ce qu’on pense. Je me rappelle de l’invitation pour le Cercle de la Méditerranée, je me rappelle de tout.
Je ne veux pas de pitié publique, mais je voudrais une créature, [pour] me lire, me comprendre, me plaindre, pleurer avec moi, sincèrement, sachant ce qu’elle pleure, me comprenant, voyant jusque dans les coins les plus reculés de mon cœur.
Si je meurs bientôt, je brûlerai tout, mais si je meurs vieille, on lira ce journal. Je crois qu’il n’y a pas encore de photographie, si je puis m’exprimer ainsi, de toute une existence de femme, de toutes ces pensées, de tout, de tout. Ce sera curieux.
Si je meurs jeune, bientôt, et si par malheur ce journal n’est pas brûlé, on dira: pauvre enfant, elle a aimé Audiffret et tout son désespoir vient de là.
Qu’on le dise, je ne veux pas prouver le contraire, car plus je dirai, moins on me croira.
Qu’y a-t-il de plus stupide, de plus lâche, de plus vil que le genre humain ? Rien ! Rien !
Le genre humain a été créé pour la perdition du... bon j’allais dire, pour la perdition du genre humain.
Il est trois heures du matin, et comme dit ma tante, en veillant je ne gagnerai rien.
Je suis fâchée, je n’ai pas pleuré, je ne me suis pas couchée par terre. Je suis calme, c’est mauvais signe. Il vaut mieux être furieuse.
Poznámky
In Italian in the original: la vecchia canzone! Misera me! ↩
In Italian in the original: partiro. ↩