CZENUKFROriginál (vícejazyčný)

Dimanche, 26 décembre 1875

A la musique Gonzalès vient nous parler et me dit entre autres douceurs:
- Maria, je voudrais vous donner de mon expérience, je vous aime tant, non vraiment, madame (s’adressant à ma mère), elle a un esprit si extraordinaire, si développé, si étendu, mais il lui manque l’expérience. Maria, mon enfant, je vous donnerai des conseils.
- Donnez Monsieur, donnez.
- Eh bien, n’aimez jamais sérieusement, car voyez-vous dans le monde entier, il n’y a pas un homme digne de votre amour.
- Ça, je sais, je sais que les hommes ne valent rien, ainsi vous, vous ne valez pas votre femme, je puis bien vous le dire, moi !
- Vous avez raison Maria.
Il a raison, aussi n’aimerai-je jamais tout a fait, j’adorerai, je ragerai, je ferai des folies et meme, si l’occasion se presente, du roman, mais je n’aimerai jamais, car en conscience, dans mon fond le plus profond, je suis convaincue de la vilenie des hommes, et non seulement cela, mais c’est que je ne trouve personne digne de mon amour, ni moralement ni physiquement.
J’ai beau dire et penser tout ce que je veux, Audiffret ne sera jamais qu’un joli Niçois, un viveur, un presque gandin. Oh ! non, je le maltraite. Chaque homme a un défaut quelconque qui empêche de l’aimer tout à fait. L’un est bête, l’autre maladroit, un autre laid, un autre encore, enfin je cherche la perfection mentale et corporelle.
Par exemple Loftus, eh bien il manque de vigueur, et son profil fait trop un angle comme ceci >, le front fuit et le menton fuit, et le nez fait la pointe. Il est très beau mais il n’est pas parfait. Voulez-vous savoir quel sera pour moi l’homme parfait ? Celui que j’aimerai. Je me contredis à chaque pas, je viens de dire que je n’aimerai jamais. Ah ! mon Dieu si je devais commenter tout ce que je dis je n’en finirai jamais.
Je ne développe jamais mes idées entièrement, faute de temps, ce qui fait que souvent j’ai l’air de dire des bêtises quand tout au contraire je traite un sujet de haute philosophie ou de haute morale. Oh ! ne riez pas, encore à présent j’ai l’air d’avoir plaisanté et bien non, je n’ai pas plaisanté du tout. Si j’avais la patience d’écrire une vingtaine de pages vous ouvririez de grands yeux, mais comme je n’écrirai pas, vous n’ouvrirez rien du tout.
Et voila.