Vendredi, 17 decembre 1875

Il fait mauvais temps, je reste chez moi et raconte tout ce qu'il a y a raconter d'Audiffret, [des] Sapogenikoff, etc. a Collignon.
Barnola vient, et raconte le bal de Francia.
- Audiffret etait maussade, dit-il, triste, il avait l'air ennuye.
Cela me rejouit le coeur.
Est-ce a cause de cette absence qu'il etait triste ? N'importe, il ne s'est pas amuse, je suis contente. Ce soir a l'Opera, "Le Barbier". Encore !
Barnola reste jusqu'au second entracte, et s'en va en disant:
- Je laisse la place a vos visiteurs.
Audiffret et le comte de Tournon viennent. Le Surprenant demande la permission de presenter son ami M. Bergerault, s'en va le chercher et revient avec lui. Puis s'assied dans l'air, et commence a raconter un tas de betises, parle de mes caricatures et meme de notre escapade a la Tour d'un air qui entamerait la croyance du plus croyant, je lui dis qu'il etait bien naif de croire a une pareille impossibilite, qu'on avait plaisante.
- Et comment irais-je chez vous, deguisee et sans vous connaitre ? Vous n'avez jamais cru cela serieusement voyons !
Tournon est a cote de moi et me parle tout le temps.
Je l'ai regarde, j'ai regarde Belle-de-Jour, j'aime mieux Belle-de-Jour que Bergerault, et puis j'ai regarde le Surprenant. Che differenza !
Tournon a les dents noires, Belle-de-Jour a le teint brule. Audiffret a tout joli.
Mais en ce moment Loftus me revient a l'esprit, sa peau ravissante, son teint, son expression hamiltonienne, cet air qu'il a dans la bouche et qui le fait ressembler a Hamilton et a l'Apollon du Belvedere. Pour dire, j'aime le Surprenant, je fais une mine de rouee, des yeux indulgents et rieurs, et j'allonge les levres, mais pour dire: j'aime Loftus, je ferme les yeux, renverse la tete en arriere et comprimant les battements de mon coeur avec la main, je ne me sens plus vivre.
Comprenez-vous la difference ? Oui, vous comprenez.
Il y a eu une forte pression de la main et une legere secousse.
Apres l'acte de la lecon nous partons.
Je pars enchantee, j'ai passe une soiree charmante.
J'avais un tas de choses a dire, je suis un peu etourdie, j'oublie tout.

Poznámky

Le Barbier de Séville (The Barber of Seville): opera by Rossini (1816), based on Beaumarchais's comedy; one of the most frequently performed operas at Nice that season.
The Tower (la Tour): Audiffret's residence, the Tour Audiffret in Nice; rumour had circulated that Marie had visited him there in disguise — an incident she consistently denied.
Belle-de-Jour (Day-beauty): Marie's nickname for another young man of her acquaintance, named after the morning glory flower.
Che differenza! (Italian): What a difference! — In Italian in the original.
Hamilton-like expression (expression hamiltonienne): Lord Claud Hamilton, or the Duke of Hamilton — Marie's repeated standard of male beauty, characterised by a particular aristocratic fairness and bearing.
The Apollo Belvedere: the celebrated ancient marble in the Vatican Museums, the canonical ideal of male beauty in Western art.
The lesson act: Act II of Il Barbiere di Siviglia, in which Rosina takes a singing lesson under Almaviva's disguise — one of the most celebrated comic scenes in Italian opera.