Deník Marie Bashkirtseff

Maman a rencontre hier Mme de Lewin et celle-ci lui a parle de mon mariage avec le Surprenant.
- Mais pourquoi le cachez-vous, Madame ? dit-elle, tout le monde le sait, on me l'a ecrit en Suede.
Voyez jusqu'a quel point on peut croire a ce qu'on dit.
Je me promene en voiture a volonte avec Giro et derriere nous viennent Dina et Marie, et maman et ma tante suivent en landau.
Je suis tres gaie, il y a beaucoup de monde, Audiffret se rencontre plusieurs fois.
Loftus etait avec Leech, dont je deviens tres jalouse. Loftus n'est pas un homme, c'est un demi-dieu. Je n'ai jamais vu une peau comme la sienne. Il rappelle Hamilton, je l'adore.
Ce soir la premiere de "La figlia del regimento".
Je m'attends a voir la Pointue et tout le monde, car nous avons pris la seule loge libre, et c'est le n 2 a cote du Surprenant.
A propos de la Pointue, je l'ai vue a cheval, elle me parut belle, j'ai laisse flotter les renes, j'ai presque pleure. Olga m'a secouee sans cela j'entrais dans un coupe bleu.
M'attendant a voir cette fille a l'Opera, je m'habille tout le contraire de ce que je suppose elle sera.
Barege blanc, coiffure retroussee et simple.
Nous arrivons apres le premier acte.
Il n'y a que des etrangers et des hommes, car ce soir Mme Francia donne une grande soiree.
J'echange un salut avec Audiffret et M. le comte de Tournon. Simiane qui est avec lui me salue aussi, mais que je m'explique, le monsieur a ete presente a maman, il y a de cela deux ans lorsqu'elle allait aux bals. Il etait fort amoureux de la petite blonde Nathalie Galitzine, il l'a suivie en Russie, ou elle est morte dans ses bras, il y a de cela quelques mois, mais ceci n'est qu'un detail.
Ce comte de Tournon, je ne l'ai jamais connu, il y a de cela cinq ou six jours je le vis a la Promenade et il me regarda beaucoup, je ne fis aucune attention, habituee a ce qu'on me regarde, et mon habillement blanc explique les regards de tous.
Le lendemain la meme chose, et il eut l'air de demander qui je suis.
Enfin, avant-hier je crois, il me vit avec maman et salua, la reconnaissant, depuis il me salue, que puis-je faire sinon le saluer aussi ? Ceci n'est qu'une explication, arrivons a ce soir.
- A la bonne heure, dit Audiffret, c'est dans cette loge que vous devriez toujours etre, ici c'est bien.
- Bah ! et cela vous ferait-il plaisir, je ne le crois pas.
- Oh ! Mademoiselle, vous ne dites pas ce que vous pensez !
- Je dis toujours ce que je pense.
- Oh ! non, dit de Tournon, vous ne seriez pas femme et Russe.
Et la conversation s'engage, Tournon n'est pas beau, mais comme il faut, distingue et charmant.
Il me dit tant de choses flatteuses, qu'il y en aurait assez pour remplir un sac. Les fichus Nicois ne m'ont pas habituee a ces facons et j'ai plusieurs fois rougi. Mais cela ne fait pas mal.
Je me mis a lorgner quelqu'un en face et je sentis Audiffret qui poussait Tournon en me regardant.
- Que faites-vous donc, Mademoiselle, dit-il, pour avoir de si petites oreilles ?
- Mais, dis-je en rougissant, rien. Est-ce la premiere fois que vous les voyez ?
- Non, mais vraiment, n'est-ce pas Tournon ?
Et tous deux de s'extasier devant mes oreilles, leur forme, leur couleur, leur petitesse.
Est-ce Bibi qui parle ? Je suis tout etonnee de ces deux phrases aimables et des deux autres choses qui vont suivre. Vrai, il gagne a me cracher dessus, car lorsqu'il est poli je le sens bien plus.