Samedi, 18 decembre 1875
C'est la Saint-Nicolas, la fete de Coco. Nous dejeunons chez lui ou chez Nina comme on veut. Ces reunions de faquins me font l'effet d'une noce de paysans et me produisent une vilaine sensation. A deux heures tout etourdie et bete je me sauve et vais me promener avec Dina par un temps gris et par une petite pluie imperceptible.
Lesser, Dounin-Barkowsky, Belle-de-Jour et Tournon etaient chez nous.
Je m'attendais presque a la visite du Surprenant, le Surprenant n'est qu'un cochon.
Le duc de Castries et Patrice de Mac-Mahon, le fils du president, sont a Nice, et ont assiste a la matinee du Cercle de la Mediterranee.
Que va-t-on faire ? Rester a Nice encore cet hiver, ou partir ? Qu'on decide, car c'est atroce d'etre suspendue entre le ciel et la terre !
Voila ce que je vais faire. Mercredi j'irai a la matinee au Cercle de la Mediterranee et jeudi je partirai pour Rome. On m'emmenera avec empressement, car maman craint que je ne veuille rester pour Audiffret, elle a au surplus fait des reves assez... et puis le nom du Surprenant produit un effet extraordinaire sur mes meres et elles disent qu'il va leur causer sans doute un grand chagrin. Je suis allee chez Capati, dit maman, il a prononce le nom d'Audiffret et cela m'a ete comme un plomb sur le coeur.
- Et moi, dit ma tante, chaque fois que j'entends ce nom, je sens quelque chose d'etrange, il me donne froid.
C'est a m'effrayer serieusement, ma parole d'honneur.
J'allais me lamenter de mon chagrin, mais c'est bien inutile, chacun sait que je ne l'oublie pas un seul instant et qu'il me ronge nuit et jour.
Je suis rentree a trois heures et demie. J'ai arpente ma chambre, j'ai gemi, j'ai jure, puis peu a peu je me suis calmee et j'ai echange quelques mots avec Collignon qui est chez moi, et brode un coussin ou je ne sais quoi. Alors j'ai l'idee d'aller a l'Opera, c'est la lettre A une lettre elegante, et on donne "La figlia del Regimento", c'est presque une premiere, l'autre soir le bal de Francia a empeche beaucoup de venir. La Prodgers sera a l'Opera ce soir, et la Pointue avec elle, je verrai ce que fera le Surprenant. J'attends avec impatience le retour de maman, on sonne, je cours sur l'escalier et je vois Dina et mes Graces. Je n'aime pas a les voir depuis les tripotages avec Antonoff et depuis que je vois qu'elles ont par leur sale bavardage eloigne Audiffret, que toute leur salete retombe sur nous, qu'il n'y a pas moyen de se debarbouiller, qu'il restera toujours une ombre sur moi, sur les miens. Je n'aime plus a les voir.
- Maman, ou est maman ? dis-je.