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Mardi, 7 décembre 1875
Je m’habille de blanc comme d’habitude, mais tout nouveau et joli comme deux cœurs, mais nous sortons un peu tard, car Barnola et Varpahovsky étaient chez nous, et nous nous sommes promenés au jardin par un soleil superbe.
A la Promenade, je vois un joli garçon, ressemblant à Audiffret mais plus innocent de figure et il me salue. Croyant qu’il s’est trompé nous ne faisons aucune attention, la seconde rencontre, second salut; troisième rencontre et troisième salut ! Alors nous faisons tourner pour voir qui est l’homme, nous le voyons mais sans le reconnaître. Alors ma tante s’écrie: C’est Miloradovitch ! Représentez-vous mon trouble.
J’ordonne au cocher de le suivre, je dis cent bêtises en me tenant le cœur et à l’avenue de la Gare j’ordonne d’arrêter avec l’intention de parler à l’homme pour savoir qui c’est. Mais juste comme nous allions arrêter il disparaît, pensant qu’il est entré à l’hôtel des Iles Britanniques nous allons-là mais le concierge répond qu’il n’y a à l’hôtel personne du nom de Miloradovitch. Alors toute troublée et disant plus que jamais des bêtises je rentre. Giro avec nous. Je suis comme folle, et j’ai terriblement envie de raconter cette aventure à tout le monde; je saisis Collignon et la lui raconte avec des pif et des paf, insensés. Si c’était vraiment Miloradovitch ! Mais à présent je raisonne, comment aurait-il pu nous reconnaître ? Après presque six ans d’absence, j’avais onze ans, il en avait quinze ! Ma tante et Dina sont les mêmes il est vrai et puis on a envoyé tant de mes photographies à Paul ! Mais non, c’est impossible ! Pourtant cet homme lui ressemble, à présent je le retrouve vaguement, il lui ressemble beaucoup, il ressemble aussi au Surprenant mais il a le nez moins long.
— Ma chère, dis-je à Giro, c’est un parfait Bibi, seulement il a l’air trop innocent, il lui faudrait un peu de vice dans la figure.
— Quant à cela, répond-elle, il n’a qu’à en emprunter à quelqu’un de ma connaissance !
- Oui, de la mienne aussi !
Non, vraiment je suis très intriguée, très intriguée.
Giro rentre. Nous allons à l’Opéra, ma tante, Dina et moi, en Marie Stuart.
Moi avec le désir d’y voir l’inconnu. Je ne m’exprime pas bien parce que j’ai bu du champagne, mais de cela je parlerai plus bas.
D’abord l’Opéra. Pas de Léon ! Tristesse ! La moitié de la soirée Barnola est chez nous, l’autre moitié, l’immense Pépino. Et pour ces misérables cavaliers les Howard qui sont en face se sentent mal à l’aise !
J’écoutais « Mignon » avec plaisir et attendrissement, j’ai tout oublié, toilette et public, et la tête appuyée à la colonne je dévorais ces charmantes mélodies. Qu’on me donne « Mignon » dans ma chambre et je m’amuserai tout autant, plus même. Avec un public intéressant on n’entend rien. J’ai vu tant de fois cet opéra et chaque fois je suis émue. La scène où le bohémien veut battre Mignon, « Connais-tu le pays... » ? l’incendie, et la dernière scène me semblent toujours nouveaux et me sont chaque fois quatre émotions. Je comprends si bien la colère, la jalousie et les larmes de Mignon, et Pasqua joue et chante si bien. J’adore « Mignon », c’est l’opéra le plus charmant, le plus amusant, le plus tendre et le plus adorable.
Je reviens à la maison toute amoureuse. On me dit que c’est d’Audiffret, soit, il me faut être amoureuse de quelqu’un, ça tombe sur Audiffret tant mieux pour lui.
Le fait est que pour moi, à présent, pour être beau il faut ressembler au Surprenant. Mais non, c’est l’influence de « Mignon », et rien d’autre.
Maman rentre de Monaco et amene le general et nous soupons comme nous pouvons avec les restes du diner et du champagne jusqu’a deux heures, c’est pour cela que je m’exprime mal.
Si on voulait seulement mal raconter ! Madame rentre à minuit avec un monsieur et les demoiselles soupent jusqu’à deux heures avec du champagne, et pourtant c’était si innocent, si simple, si comme il faut dans les moindres détails.
Le gaz m’avait éblouie d’abord, et mes yeux ont pleuré, et ma tante dit que j’ai pleuré; je laisse dire et ne me fâche point.
Si c’était vraiment Miloradovitch, les cartes m’ont annoncé avec tant d’insistance un roi de mariage avec beaucoup d’argent. Mais non, Paul aurait écrit, Alexandre aurait écrit. Qui donc est cet homme ? Pourvu que ce ne soit pas un ténor d’opéra !