Mardi 21 septembre 1875

Hier j’étais à peine depuis dix minutes dans mon lit que quantité de rimes se présentèrent et ne me laissèrent pas de repos tant que je ne me levai, n’allumai la bougie et ne mis à écrire:
Arrivons maintenant
Au châtelain fougueux
Jeune homme abracadabrant
Tantôt riche, tantôt gueux
Son doux nom est Emile
Il est si frais, si rose
Ce superbe imbécile
Qui ne pense qu’à sa pose.
Tous les jours de la semaine
Vêtu en bon Niçois [Brouillon: niçard]
Sa personne il traîne
Par les rues au hasard
Mais quand vient le dimanche
En habit, en grand chapeau,
Comme Godard tirant sa manche
Il fait fort bien le beau.
Sans [Brouillon: esprit] succès et sans conquête
Il [Brouillon: se croit] se pose en Don Juan
Ce joli garçon si bête
[Brouillon: Cet être prétentieux et bête]
Et parfois on se méprend.
On dit qu’à chaque demoiselle
Il fait de suite la cour
Qu’il est rusé et infidèle,
Le seigneur de la Tour !
On dit même que bien des dames
Du grand monde et du demi
[Brouillon: ont répondu à sa flamme]
Sont prêtes à damner leurs âmes
Avec ce garçon gentil
A deux cents lieues à la ronde
On le dit le plus galant...
Mais peut-on croire le monde
Le monde est si méchant !
Ceci est destiné à remplacer ce qu’il y a dans la revue de Nice, fait à Schlangenbad.
A peine ai-je écrit cela que ma plume demande à écrire encore quoi ? Voyons.
Complainte Là-haut, là-haut, sur la colline Regardez bien ce beau château « Ce n’est pas une vieille ruine Mais un château tout neuf et beau J’avais de superbes terrasses Avec d’immenses marronniers J’avais une grande armoire à glace Une cuisine et des cuisiniers J’avais des chevaux et des voitures J’avais un cocher, des livrées J’avais de belles aventures J’avais des maîtresses titrées J’avais un père, une belle-mère; J’avais trois soeurs, j’avais un chien Mais un jour papa en colère Fit feu ! Et il ne reste rien. J’avais une redingote grise, J’avais des souliers vernis, J’avais une si blanche chemise J’avais les doigts de bagues gravées, J’avais une cravate blanche, Une autre verte, un chapeau tube, J’étais si beau chaque dimanche ! Je suis plus désolé qu’Hécube J’avais une nombreuse suite J’avais Andriot, Galula J’avais un pot en terre cuite, Plaignez le pauvre Girofla. J’avais une canne très à la mode Que je maniais comme un fusil, J’avais dans ma chambre une commode, Ah ! mon Dieu, que j’étais gentil ! J’intéressais toutes les belles J’faisais des dîners à mes frais Ah ! mes flèches étaient cruelles Oui, j’étais le grand d’Audiffret Dans les théâtres, aux restaurants Dans les cafés, j’étais le maître, J’avais des regards perçants. On ne peut plus me reconnaître.
J’étais surprenant, magnifique J’étais partout le plus fringant. Près du jardin, jours de musique Tous me trouvaient très séduisant.
Le grand café de la Victoire Depuis que mon château m’a fui Et perdu son étoile, sa gloire: J’étais son principal appui.
Le London House ferma sa porte
Et la Maison Dorée frémit
Et le vent ma chanson emporte
Et l’horloge de la Tour gémit
Là-haut, là-haut sur la montagne
Vous voyez bien ce beau castel
Ici je n’en ai plus qu’en Espagne Je suis au troisième de l’hôtel.
Cette complainte se chante sur l’air de « Madame l’Archi-duchesse ».
« Où je vais je n’en savons rien dame ! ».
Je ne finirai jamais cette complainte, j’ai encore trouvé des rimes. Je vais la recopier dans le livre suivant, elle m’amuse et surtout se fabrique si facilement que c’est un plaisir.
Note des éditeurs
[A la fin du cahier 43 figurent six pages de brouillon des vers précédents avec de petites variantes. Ces pages sont rayées.
Note des éditeurs
Les vers suivants du brouillon n’ont pas été repris par Marie dans sa version définitive:]
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43J’avais un parent millionnaire
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Et qui a, je crois, été fripier
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Qui m’a légué tout son argent.
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Mais sa richesse est oubliée.
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43J’avais une tante débonnaire
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Qui voulait me donne l’estropiée.
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43J’avais un oncle dans la vieille ville
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Qui m’a encore donné son habit [?]
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Mais je ne suis qu’un imbécile
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Et de cela il ne me reste rien
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43J’ai mangé toutes ces fortunes,
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43J’ai joué et gaspillé
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Et il ne m’en reste plus une,
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43Je suis complètement dépouillé. Après un repas si copieux Mon caractère capricieux
rayébrouillon rayé, fin du cahier 43A fait une bouchée du château Comme d’un bon et gros
Mardi