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Mardi 24 août 1875
On passe la matinée à m’exaspérer, à me taquiner.
A dîner on sert des choses à l’oignon et je pleure presque à cause de cette odeur affreuse.
Je rageais de voir tous ces Allemands nauséabonds se bourrer de langue fumée et de pommes de terre couvertes d’oignon ! Fi ! fi ! fi.
Imaginez-vous donc leur haleine fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
De retour de Schwalbach, tous les jours j’y vais, de retour ai-je dit, oui, de retour, je soupe et après souper deviens si gaie que c’est un charme. Je ne sais d’où elle vient cette gaieté, je n’ai rien bu, j’aime à être ainsi, tout me sourit. J’ai commencé par de noires inquiétudes sur nos arrangements à Florence et je finis par des élans de joie et par une tranquillité sans pareille.
Tout me semble fait ou devoir se faire selon mes désirs, les équipages, les chevaux, les robes. En un mot tout pour cet hiver.
Cet hiver je fais mon entrée dans le monde, dans ce monde que j’adore que je demande à grands cris et à deux genoux, car c’est ma vie, mon bonheur. Je fais mon entrée dans le monde, je commence à vivre et à tâcher de réaliser mes rêves. A devenir célèbre, je suis déjà connue par bien des gens.
Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, je suis jolie, que me faut-il de plus, ne puis-je pas tout avec cela. Mon Dieu en me donnant ce peu de beauté (je dis peu par modestie, c’est encore trop venant de Vous mon Dieu), Vous me donnez plus que n’importe quoi !
Je me sens belle, il me semble que tout me réussira, tout me sourit, et je suis heureuse, heureuse, heureuse !
Je me représente ces chevaux, jetant leurs jambes en avant comme la locomotive ses ailes, et mon cœur bat et vox faucibus exit.1 Il fiato mi manca !
Ces chevaux me paraissent les serpents ailés du char de Neptune, je soulève mes cheveux sur le front comme pour mieux me figurer cela.
Le luxe, la richesse me donnent le délire, je me sens toute autre, je m’emporte et parle et gesticule comme au théâtre. Avant, je ne comprenais pas cela et me moquais des acteurs et les croyais affectés, pas naturels.
Ma main est petite et blanche et effilée, mon bras est blanc et rond !
Je fais mon entrée dans le monde, j’ai seize ans ! Mon coeur bat et la respiration me manque. Je chante, j’ai envie de faire des folies !
Je désire plus vite partir, aller à Paris et avoir vite mon char et mes dragons ailés ! Cela me coupe la respiration, mon Dieu !2
Poznámky
Marie's version of Virgil's vox faucibus haesit ("my voice stuck in my throat"), a line that recurs in the Aeneid (II.774, III.48, IV.280, XII.868); she writes exit, "goes out", for haesit. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩