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Samedi 14 août 1875
Quand je pense qu’on ne vit qu’une fois, je me désole de perdre mon temps dans ce maudit pays de saucissons !Les nôtres vont à la musique et je reste chez moi et l’entends gémir lamentablement.
Je ne suis allée nulle part, excepté les bains qui sont en face. Il n’y a personne. Il vaudrait mieux rester à Nice avec Mercure & C°.
Je suis inquiète de Girofla et de la Robenson, quand j’y pense.
Un chapeau de feutre noir d’une forme ravissante et une robe de drap bleu presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à traîne, mais la traîne est retroussée et ramenée sur le côté comme un habit de cheval, et laisse voir le jupon blanc qui traîne, lui. Souliers de peau jaune à boucles, bas écrus. Figure fraîche, port royal, démarche gracieuse.
Dina s’écrie en me voyant descendre: « Je ne te reconnais pas ! Tu as l’air d’un tableau ancien ! ».
Combien fait la toilette ! Justement enchantée de ma personne, je prie Dina de me conduire par la ville. Ce n’est pas une ville mais comme le parc d’un château.
L’endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des petits ponts rustiques, des montagnes, des plaines. Charmant en vérité. Mais sur ces balustrades personne n’est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers poétiques et pittoresques vides.
Je me plains tout haut en admirant ces belles choses.
Voilà, ma chère, par exemple je dis que je m’ennuie, qu’il n’y a personne, quelqu’un vient derrière moi, je me retourne c’est une personne qui pense ce que je viens de dire, on se parle et voilà !
Eh bien ! s’écrie-t-elle, retourne-toi donc, vite !
Je me retourne et je vois... un cochon, blanc et rose qu’on conduisait en laisse.
A sept heures nous descendons à la laiterie. C’est charmant, on monte, on descend par des chemins adorables.
Tout Schlangenbad est un ravissant jardin, pas de rues, pas de places, ça et là des maisonnettes propres et simples.
Je parle à peine allemand et invente une nouvelle langue, en ajoutant irt à tous les mots français, tout le monde rit et parle comme moi. Je me plains de l’ennui et demande des jeunes gens séduisants et comme il faut. Le prince m’offre un attaché militaire russe, qui est ici et dont je ne sais pas le nom.
A souper, il est à une autre table et le prince dit tout le temps que demain il y aura un enterrement, le pauvre agent est percé de mes regards. Il ne m’a pas vu et je ne l’ai pas regardé, il me semble médiocre.
Mais on rit tout de même. Je suis ici comme Basilévitch au commencement à Spa, qui demandait à grands cris des cavaliers.
Pourquoi est-ce Fiouloulou qui m’aime et pas Girofla !
Pauvre petit Niçois, cela lui fait du mal et à moi aucun bien.
Tandis que, si c’était l’autre, il me suivrait ici et j’aurais été enchantée.
Quel dommage que ce soit l’un au lieu de l’autre. Et voyez comme cela se fait. Je n’ai jamais un instant désiré l’un et j’ai longtemps désiré l’autre. C’est absurde, ma parole d’honneur !
Je ne parle pas de l’effet que j’ai produit ici. Comme j’étais aujourd’hui j’en pourrais produire sur un autre monde et dans un autre endroit que Schlangenbad. Mais si vilain que soit le monde cela fait toujours un certain plaisir.
Je regrette ma cour, ah ! si seulement ils étaient ici, mes gens de Nice, tout irait bien. Résignons-nous, couchons-nous de bonne heure, levons-nous avec les poules, cela me fera du bien.
Ce qui est abominable c’est qu’il n’y a pas une glace convenable, elles vous font bleu et de travers, et elles sont petites, on ne voit pas la robe entière. Dix fois par jour je m’approche de l’armoire pour me mirer et je rencontre un bois stupide ! C’est une grande privation.
Après souper, je monte, un monsieur vient en face dans le corridor à peine éclairé je me redresse et... c’est Walitsky !
Eh ! mon ami, c’est désolant, je croyais rencontrer quelqu’un et c’est vous. Allez-vous-en au diable !
Les cartes me prédisent un retour qui me surprendra tout à fait agréablement. Je m’amuse à parler comme Girofla, à avoir tous ses gestes et manières. C’est misérable. Je ne me mettrai donc jamais dans la tête qu’il ne se fiche pas mal de moi !