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Mercredi 11 août 1875
J’ai vu Gioia, je ne veux plus partir.
Quelque chose m’attire vers elle. Je l’aime et je l’envie.
Les robes ne sont pas prêtes, nous restons, j’envoie Kefe en avant. Je ne sors pas, je ne vois personne mais je suis contente de rester un jour de plus là où est Gioia.
J’ai essayé une robe chez Worth et la demoiselle s’amusait en me racontant les richesses de Worth. Et m’offre de visiter Suresnes, comme on disait Vaux à M. Fouquet, on dit Suresnes à M. Worth.1 Les maisons de la rue de la Paix coûtent quatre millions ! A Suresnes ce n’est pas beau mais c’est idéal, c’est plus beau que n’importe ce qu’on peut voir. Des curiosités et des richesses sans pareilles, un parc superbe. Elle m’en dit tant que j’ai l’idée de me faire couturière. Ces faquins s’enrichissent et se font plus beaux que nous qui les enrichissons.
Tous ces discours me tournent la tête.
Pourquoi est-ce à Worth et non à moi ? Pauvre moi, ne pouvant avoir la première société, je vais me fournir chez les premiers marchands. Mais il faut voir comme je me tiens avec eux, on dirait une reine. C’est beau dans son genre et cela chatouille agréablement l’amour-propre, d’aller chez ces princes de la couture.
Laferrière a quitté les affaires et s’est achetée un château, mais la maison est continuée par des Anglais et Caroline continue, c’est le principal.
Il a fait terriblement chaud, et je suis sortie jusqu’à trois heures en robe de batiste gris et la face enveloppée d’un voile de tulle blanc que Doucet m’a fait payer cent francs. Il est vrai que ce voile est divin.
De plus sérieuses que moi se laissent entraîner à parler de la toilette. La toilette c’est la moitié de la femme, c’est le vernis et le cadre du tableau. Il faut être ou tout nu ou habillé.
Je n’aime pas le tralala, on peut être bien habillé en simple robe blanche, en chemise même.
Enfin, je m’entends et les gens élégants m’entendent, quant aux amateurs du frou-frou, je ne m’en fiche pas mal.
Je parie que tous ceux qui liront, se croient des gens élégants ! Les hommes sont ainsi faits.
Je voulais aller en cachette chez la diseuse de bonne aventure à Mabille, Machenka m’aurait prêté sa robe et un voile noir, elle peut être reconnue mais moi il faut me cacher. Stiopa est allé s’informer si on pouvait la voir tous les soirs. Eh bien c’est seulement lundi et vendredi. J’en suis fâchée car on dit qu’elle a fait à Georges une prédiction merveilleuse, je me sens gaie, je chante « Ma belle Girofla »2, je joue « God save the Queen »
Je suis heureuse on ne sait pourquoi, sans doute d’avoir vu ma belle, ma chère, ma charmante Gioia. Elle était vraiment majestueuse hier. Sa voiture était la plus haute et la plus belle et, dedans, elle paraissait superbe.
En un mot elle ressemblait au duc. Sa manière, son port, son expression tout de lui. Et comme cela lui va et comme elle est belle.
Pour qu’une telle admiration ne paraisse point extraordinaire, disons en un peu de mal, c’est-à-dire la vérité. Elle se peint et elle n’a pas assez de gorge.
Je suis difficile pour le corps étant moi-même faite en perfection, d’après le marbre antique.
Excepté ces deux défauts elle est parfaite.
Je ne crois pas ce que je dis. Qu’on la déshabille et on verra des défauts. Mais non, je le crois parce que je suis faite comme personne.
Il faut être indulgente.. Elle n’est pas faite comme moi mais elle est bien faite. Elle a surtout, en voiture un air, superbe et simple en même temps. Elle avait l’air hier d’une déesse sur son char.
Attendez un peu et vous me verrez plus belle et mieux montée, il me manquera l’impudence qu’elle a dans les yeux, et le cachet de courtisane qui chez elle, est presque de la majesté, mais j’aurai autre chose qui ne sera pas moins bien.
J’ai acheté des tarots égyptiens. Et je les fais le soir. Ils me disent des choses vilaines. Ruine, honte, malédiction, mort d’une personne proche, calomnies, mais je triompherai. Il y a une ou deux bonnes cartes. Mais en général, tout est triste et vilain. Des projets renversés, des espérances déchues.
Je m’attends à tout en me confiant à Dieu. Il aura peut-être pitié de moi et m’épargnera les peines.
D’ailleurs les cartes sont une invention du diable. Il faut bien prier Dieu, ne pas faire mal et espérer.
Cependant je suis toute défaite par ces tristes... prédictions. Jamais je n’ai été aussi incertaine, jamais je n’ai eu tant de crainte. Il me semble que je touche à une grande époque qui décidera de bien des choses.
J’ai peur. Mon Dieu je reviens toujours à Vous. Vous seul êtes vrai, éternel et bon.
Je me confie à Vous et Vous supplie de me protéger.
Poznámky
Nicolas Fouquet (1615-1680), Louis XIV's superintendent of finances, built the château of Vaux-le-Vicomte; the splendour of the fête he gave the king there on 17 August 1661 hastened his arrest three weeks later. The couturier Charles Frederick Worth (1825-1895) had a lavish country house built at Suresnes, west of Paris, in 1865-1869. ↩
Girofla is one of the twin heroines of Charles Lecocq's opéra bouffe Giroflé-Girofla (1874); Marie and her family use the name as a nickname for Émile d'Audiffret. ↩