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Mercredi 21 juillet 1875
Hélas ! ma tante ne l’a même pas vue, cette lettre, et je l’ai déchirée.Note des éditeurs
[Six lignes cancellées]
Au moment où j’entre en voiture arrive Godard avec Chevalier, Godard, rayonnant, léger, aimable, il ne marche pas, il vole vers nous. Ce matin seulement il a su qu’il a été reçu bachelier.
Nous voulions descendre pour le recevoir, mais au lieu de cela, allons tous au bain. C’est un charmant garçon, plaisanterie à part. Il est comme il faut et intelligent. Il est jeune et pas encore gâté. Il est poli et prévenant, [Mots rayés], pas comme ces jeunes gens d’ici qui affectent des airs nonchalants et croient être galants en étant impolis.
Nous écrivons une lettre anonyme à Leclerc le priant de venir construire un aérostat demain sur le mont Boron, signé: M.B. M.G. Marie Bashkirtseff, Maurice Godard. Saëtone et Laurenti sont là. Je suis presque chagrinée du départ de Désiré. On va me le gâter. Ah ! si je l’avais au moins pour un mois. Il part demain.
Saëtone me demande quand je pars, pour sûr.
La semaine prochaine, mercredi ou jeudi.
Et vous resterez à Paris ?
Une dizaine de jours.
J’ai reçu une dépêche... d’Audiffret, (je serre les dents pour ne pas rougir), il vient d’arriver à Paris et il y restera dix ou douze jours. Il est à l’hôtel Splendid. Et peut-être vous le verrez si vous partez.
Peut-être, dis-je, en serrant les dents plus fortement encore.
Sans cela, dans dix ou douze jours il revient à Nice. Dans quel hôtel irez-vous ?
Au Grand Hôtel ou aux Iles Britanniques, c’est petit, mais commode.
Fidèle messager ! Voyez-vous ce nouveau Mercure ?
Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne comprends pas la conduite de Girofla. S’il y avait quelque chose il aurait parlé, car je ne puis croire qu’il soit timide. Eh ! qui sait, les plus grands roués une fois amoureux, ressemblent à des collégiens.
Non, je ne veux pas croire à une pareille chose, elle me ferait trop grand plaisir.
Désiré me dit adieu, je lui dis au revoir. Il revient ici en novembre. Je serai déjà à Florence. Mais j’ai une idée qui me remplit de joie. Je viendrai avec ma tante, à Nice, pour les courses. Et je m’amuserai:
Mademoiselle reviendra pour vous voir, M. Godard, dit Saetone.
Certainement Monsieur. Je reviendrai pour vous voir, dis-je en riant.
Lui parti, je noue conversation avec Laurenti, ce comte si noir, si petit et si grave. Nous parlons de la révolution en Russie, des révolutions en général, de la royauté. Nous sommes parfaitement d’accord sur tous les points. J’aime à voir des gens pensant comme lui.
En rentrant je trouve sa carte.
Ce soir on va chez Nina. Nous avons là Smirnoff, Danis, mon oncle, Mercure et Fiouloulou. Ce dernier a dessiné la place d’ici. Les Durand, tous ces messieurs et moi arrivons dans un nuage, sur une coquille traînée par des colombes et entourée de roses.
Nous parlons de ma royauté, Saëtone me nomme Majesté, je le nomme Monsieur mon grand-chancelier, Danis mon grand-amiral et Fiouloulou mon page.
Je bouge peu et reste presque tout le temps sur un canapé et mon page près de moi me chantant autant que sa chétive voix ose chanter.
Danis assure que personne ne sait s’asseoir dans sa loge comme moi.
Vous arrivez, vous restez immobile tout le temps, mais cela si bien, et quatre-vingt-dix lorgnettes se braquent sur vous tandis que vous ne regardez personne et voyez toute la salle sans avoir l’air.
Ah ! vraiment.
Oui, mais vraiment c’est magnifique, vous vous asseyez comme personne.
Je suis contente, je visais à l’immobilité et au calme.
Saëtone dit que je suis sur la sellette parce que en ce moment Paris, a une grand attraction pour moi.
En partant il me demande encore quand je partirai, pour sûr.
Car, s’empresse-t-il d’ajouter, nous désirerions avoir l’honneur de vous présenter nos hommages avant votre départ, M. le comte Laurenti aussi.
Mercredi ou jeudi je partirai. Vraiment il fait triste ici. Godard après avoir fini ses examens est devenu charmant, il s’en va. Girofla n’est pas ici. Il n’y a personne pour me pousser, me faire bouger. Ce qui reste serait bien avec quelqu’un d’intéressant, mais seul est ennuyeux.
Vrai, je crois que je m’ennuie.
On me donne les deux chambres qu’il me faut. Je suis tranquillisée sur ce point. Les meubles vont venir. Ma tante reste pour surveiller.