Deník Marie Bashkirtseff

Je me suis endormie brisée et je me réveille toute drôle. Je ne puis me rendre compte de ce que je sens. Je suis furieuse, triste, vexée.
Est-il possible que ce soit le départ de cette créature ?
Non, voilà. J'avais arrangé tout d'après mon idée. Il devenait amoureux de moi, je l'accueillais avec douceur et commisération, sans le désespérer toutefois.
Je partais pour Paris en allant en Russie, il me suivait jusqu'à Paris, il me parlait de son amour. Je le laissais dire. Je suis allée même jusqu'à le faire partir pour la Russie. Lui en chien soumis, moi en reine bienveillante.
Voyez à quoi cela mène. Il ne faut jamais faire des projets - dit ce même d'Audiffret - cela ne sert à rien.
Il a diablement raison, c'est un homme d'esprit.
Comme il a dû se réjouir en me voyant hier à la musique changer de couleur !
Quelle joie serait de lire ces trente-six pages ! je ne le lui pardonnerais jamais.
S'il s'en allait pour affaire, mais non, voir un ami !
Vraiment il n'y a que les chiens.
En raison de la transmigration de l'amour, tout ce que je contiens de ce fluide malfaisant est concentré pour le moment sur Victor. Je déjeune et lui est en face de moi, sa bonne grosse tête sur la table. Aimons les chiens, n'aimons que les chiens. Les hommes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant, c'est sale un chien, ça regarde, quand vous mangez, avec des yeux avides, cela veut être nourri et cela s'attache pour le manger.
Et cependant je ne nourris jamais mes chiens et ils m'aiment. Et Prater qui m'a abandonnée par jalousie pour Victor et qui a passé à maman.
Et les hommes est-ce que ça ne demande pas à être nourri, est-ce que ce n'est pas matériel, vorace et mercenaire dans tous les sens qu'on veut donner à ces mots.
Merjeewsky était un chien. Fi ! l'horreur, je ne peux y penser sans horreur.
Ma tante est allée expédier la dépêche suivante:
— Russie, gouvernement Tchernigoff, Kanatap. Etienne Babanine. Vous dérangez tous mes plans par cet abominable retard ! C'est affreux ! Si je savais je n'aurais jamais compté sur vous. Je suis furieuse ! Marie.
En septembre on célébrera à Florence le centenaire de Michel-Ange. Je veux y être.
Il faut que j'aille en Russie. Jamais je n'aurai le temps ! Cette pensée jointe à toutes mes joies me rend enragée.
O vous qui êtes furieux et chagrinés écrivez, écrivez toujours, plaignez-vous à votre papier. Quem spem delusit, huic querela convenit.
Si je n'avais pas écrit je serais séchée.
Ecrire m'a calmée, calmée, c'est-à-dire un peu.
Je pouvais à peine manger tanto eró in fretta di scrivere, di lagnarmi. Anima, coraggio !
Que je suis folle de prendre tout à cœur ! J'ai bien supporté l'affaire Hamilton, je supporterai aussi cet échec.
[En travers: Mais il n'y a pas d'échec, jeune idiote !]
J'ai supporté l'affaire Hamilton, mais je ne l'ai pas oubliée et chaque fois que j'y pense elle m'est aussi affreuse qu'au premier jour.
Là cela valait la peine au moins, mais ici ! Et pour qui ! Ma tante a vu partir Girofla du château, j'écrivais et elle lorgnait.
[Trois quarts de la page enlevés]
Les volets sont fermés, le grand château est vide, je suis triste.
Je sors avec ma tante qui me dit que j'ai brusqué et maltraité Girofla, que si j'avais voulu il ne serait pas parti. Et un instant je regrette de ne lui avoir pas dit de rester, mais aussitôt je me reprends; si je l'avais prié de rester il se cabrerait et je serais encore plus misérable. Hier je me conduisais comme une statue, j'étais comme dans un rêve. Je le regrette. Mais l'idée que j'étais froide, que je l'ai vexé ou repoussé me réjouit le cœur et si j'en étais sûre je ne regretterais rien et serais très heureuse.
[Annotation: 1877. Oui, si j'en suis sûre !]
S'occuper de lui valait la peine. Il est un homme dubiae nobilitatis, ou du moins on en a répandu le bruit, mais riche, indépendant, jeune, incontestablement beau, très beau. Il a de l'esprit, il a de bonnes façons, la fréquentation d'une femme qui a fréquenté des hommes de première qualité, lui a donné l'air grand seigneur. D'ailleurs le père a l'air d'un duc, en le voyant chacun demandera qui il est. Il (Girofla) est amusant, gai, aimable.
Certes une pareille conquête serait flatteuse. Mais il est audacieux, rusé, coureur, prodigue.
Il n'est amoureux de personne et traite les femmes comme je veux traiter les hommes. C'est ce qui le rend attrayant et c'est pour cela que j'aurais donné une quantité de choses pour plier cet être ambitieux. Il est capricieux et extravagant. Nouvelles qualités qui me font rager de ne l'avoir pas su prendre.
Mais l'idée de lui avoir été désagréable, froide, me rend joyeuse. Au moins il ne se croira pas tellement vainqueur. Veni, vidi, vici.
[En travers: Oui, cette idée me console. Il ne se croyait pas du tout vainqueur je suppose.]
Mais l'ai-je vraiment maltraité ? Est-ce vrai ? Ah ! si c'était, ou surtout si ça lui faisait quelque chose ! Comme je serais contente.