Deník Marie Bashkirtseff

Hier au soir j'ai dit à la lune après avoir quitté les Sapogenikoff - Lune, ô belle lune, fais-moi voir en dormant celui que que j'épouserai de mon vivant.
Et après ces paroles il ne faut plus prononcer aucune autre et on dit qu'on verra en rêve celui qu'on épousera. Ce sont des bêtises, j'ai vu Smirnoff et Audiffret: deux impossibilités.
Et puis Audiffret ne compte pas, j'en rêve presque tous les soirs. Hier encore, toute la nuit, il me regardait amoureusement et je me suis réveillée sous l'impression de cette belle figure et de ces yeux qui, en rêve, paraissaient tant m'aimer.
Qucm spes dclusit, huic querela convenit, comme a dit Phèdre et comme je répète après lui.
Je crois bien que querela mihi convenit ! C'est pour cela que je me hâte de prendre ce cher livre et d'écrire, de me plaindre, de demander des explications, de me mettre en colère !
Le matin, rien de mauvais, ma tante me vient dire que Girofla est à sa fenêtre, je vais m'asseoir sur la mienne, dans quelques minutes on voit une forme blanche là-bas. Ma tante est assise par terre pour n'être pas vue et nous rions.
Quand il se fut assez montré, je la fis asseoir à côté de moi et plus de figure blanche alors.
Enfin jusqu'à déjeuner je ne fais qu'aller aux fenêtres. Je traduisais très tranquillement un passage d'Aulu-Gelle quand ma tante vient me demander avec un air malicieux si je ne suis pas à la fenêtre car il y est.
— Je n'y suis pas, mais attends, je vais m'y mettre, donne-moi ici mon livre. - Elle me donne le livre.
Voilà comme je suis tout à découvert et ma tante dans la confidence. Le monde va à l'envers. C'est très bien car le petit aura vu que je m'en moque.
Il pleut à chaque instant. J'étais triste et silencieuse, à la musique, lorsque vinrent nos cavaliers. J'ai rougi beaucoup en apercevant Audiffret, c'était de loin et il n'a pas vu.
Le misérable a pleinement réussi. Le scélérat, le bandit ! [Rayé: On a raison] Celui qui crache en l'air se punit soi-même.
Il fait si beau, si frais, que c'est un charme, mais un pareil temps rend mélancolique.
— Madame, quand pourrai-je venir vous dire adieu, je pars demain.
C'est comme un coup de tonnerre, je pâlis, je rougis et embarrassée et voulant être sous terre, je me cache dans le fond de la voiture. Saëtone a vu et lui a vu mais, par pitié ils n'ont pas regardé.
C'est affreux ! Je suis la plus misérable des créatures !
J'ai voulu le prendre et le tourmenter et c'est lui qui me prend et me tourmente ! C'est bien fait ! Tu es punie par où tu as péché. C'est une leçon, tant pis pour toi, la plus unlucky des femmes.
Tout est contre moi, je manque tout, rien ne me réussit. Je suis punie pour mon orgueil et mon arrogance stupide.
Lisez cela, bonnes gens, et apprenez. Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les récits qui ont été, sont et seront. C'est toute une vie dans ses moindres détails, toute une femme avec toutes ses pensées, avec toutes ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, misères et chagrins et joies.
Je ne suis pas encore une femme entière mais je le serai. On pourra me suivre depuis l'enfance jusqu'à la mort. Car le vie d'une personne, une vie toute entière, sans aucun déguisement ou mensonge, est toujours grande et intéressante.
— Je pars pour huit jours et sans doute, en revenant, je ne vous trouverai plus.
— Oh ! oui, dis-je, je serai partie, pour sûr.
— Est-ce que vous êtes chez vous ce soir ? dit-il.
Je me tourne vers ma tante:
— Oui, dit-elle.
Alors je viendrai pour dire adieu si ça ne vous dérange pas.
— Mademoiselle, continua-t-il, n'a pas l'air de vouloir être chez elle.
— Quelle idée, Monsieur.
— Car vous ne voudrez pas vous déranger pour un seul homme.
— Quelle manière de parler, dis-je en riant.
Je crois qu'il avait envie de venir seul mais on invite son oncle et Fiouloulou le vilain.
Il a l'air triste, il affecte cet air exprès. Je ne sais pourquoi mais tout dans lui me semble rusé, mensonge et vilains calculs. Je vais jusqu'à croire qu'il a fait une cabale avec tous ces gens, qu'il leur a promis de me rendre amoureuse de lui, que tout cela a été arrangé avec eux, calculé.
Je m'y attendais, ou non, je le craignais plus que je ne m'y attendais, on ne s'attend pas aux choses si désagréables. Enfin, ma fille tu as subi de plus grands désagréments, tu subiras encore celui-là. Tout passe, tout s'oublie !
Je suis chagrinée de voir tout me manquer. Car j'avais la bêtise de croire en ma fortune.
Ma fortune ! Ah ! dérision.
Ma tante est décollée de ce qui arrive et vient me conseiller sur l'arrangement de mes cheveux et me dit de mettre la casaque de ma mère.
Je fais comme elle dit et m'arrange à mon meilleur avantage.
Et je suis belle. Rien n'est laid. Faite comme personne, un pied mignon et une main blanche et fine et des cheveux d or et une poitrine blanche et haute comme je n'ai jamais vu.
Est-il croyable qu'on ne m'aime pas ?
Avez-vous remarqué qu'à chaque catastrophe j'énumère et fais valoir mes beautés.
Enfin les trois hommes viennent, les Sapogenikoff sont chez nous.
Nous allons au jardin. Audiffret monte sur le mur de notre voisin Glia et de là fait des singeries, parle aux passants, comme les saltimbanques et les mendiants. Fils d'un ancien militaire criblé de blessures mais pauvre, ma pauvre mère digne et excellente femme, etc. etc. Je rirais si je n'étais si vexée.
On lui a sans doute rapporté nos doutes sur sa noblesse car à la musique il a dit qu'il a passé l'après-midi à retourner des vieux papiers de famille, des documents latins et ce soir à thé tirant une lettre de sa poche:
— Si vous voulez voir ma jolie écriture, tenez lisez.
— Qu'est-ce que c'est ? dis-je.
— C'est une lettre.
[En travers: Je ne sais pourquoi il m'a montré cette lettre, je ne sais seu-ment pas ce qu'elle contenait.]
— De qui ?
— De moi.
— A qui ?
— A moi.
— Un mémoire ?
— Oui.
C'était je ne sais quelles remarques et plans sur l'arrangement de son jardin.
Mais ce n'était pas pour l'écriture, c'était pour ses armes. Un lion assis et tenant dans une de ses pattes une rose. Charmante idée, la force et l'amour.
— Qu'est-ce que c'est ?
— C'est moi, dit-il riant.
— Non, dites, ce sont vos armes ?
— Oui (et sérieusement).
Tout cela, comme vous le pouvez bien penser ne fait qu'augmenter mon dépit.
— C'est le haut seulement, dis-je, n'est-ce pas ?
— Non, c'est le tout.
— Moi, j'ai dans mes armes, un casque, une épée le tout surmonté de feuilles de chêne.
— J'ai encore une tour mais je n'eus garde de le dire.
— Vous devriez avoir au lieu de ces feuilles, du houx, me dit-il.
— Pourquoi ?
— Ah ! fit-il à demi voix, parce que qui s'y frotte, s'y pique.
— Je ne suis pas comme cela.
— Hé hé ! ça ne fait rien, je sais moi, enfin... et cela d'un ton qui voulait dire, j'en sais quelque chose, mais j'aime mieux me taire.
Je suis froide et plusieurs fois n'écoute pas ce qu'il dit comme avant il faisait quand je parlais.
On a parlé de ma fossette.
— Savez-vous, ce que c'est ? lui dis-je.
— Non.
— C'est un ange qui m'a embrassée.
— Ah ! ha ! voyez-vous cet heureux ange, et puis sur ce ton.
— Et ici, dit-il désignant la fossette que j'ai au menton, c'est aussi un ange, non ce n'est pas un ange, c'est le papa Bon Dieu. Et il n'est pas bète (puis plus bas). Il est bienheureux, même, je voudrais bien moi, enfin, moi être à sa place, il n'a pas mal choisi, le Papa.
A la moitié de ce discours je détourne les yeux puis la tête et semble prêtrer une grande attention à ce que dit Marie à l'autre bout de la table.
Ici je suis contente car, même si je ne suis rien pour lui, c'est ennuyeux de parler en vain et surtout d'étre reçu aussi dédaigneusement.
Souvent le misérable garçon m'a fait parler en vain, je sais combien c'est désagréable. Ai-je rendu, au moins la moitié de ce que je lui dois ? Je ne puis le sentir hélas ! J'espére que oui ! Marie disait qu'elle avait reçu une lettre qui lui cause une grande joie.
— Tu es bien heureuse, ma chère, je voudrais recevoir des lettres causant joie ou chagrin pour me fâcher, pour me remuer (je parle à Girofla ici et me retourne vers lui), je ne reçois des lettres que des fournisseurs qui ne me font rien.
— Vous en recevrez qui vous fâcheront.
— De qui, quelles lettres ?
— Celles que nous vous écrirons.
— Qui ?
— Nous.
— Non, elles ne pourront ni me divertir ni me fâcher.
— Vous allez voir, tout à l'heure j'écrirai quelque chose qui vous fâchera.
— Vous ne pouvez pas.
— Vous verrez, vous vous mettrez horriblement en colère contre moi.
— Essayez.
— Je n'ai pas de crayon.
— Arthur ! un crayon.
— Tenez, écrivez, lui-dis-je en lui passant le crayon.
Et alors, sur des galettes, il écrit J. V. A.
— Eh bien, quelles sont ces lettres ?
Il efface puis écrit de nouveau des lettres sans suite, y met des numéros. Je ne puis rien lire mais il écrit, je vous aime, j'ai compris.
Mais cela ne me fait rien, je n'y crois pas et le regarde comme une fade plaisanterie.
Il sourit, trace ces lettres, puis efface, minaudant et ayant l'air de dire:
Ah ! non, je ne veux pas, je n'ose pas.
Des singeries, des grimaces !
Nina joue, je suis appuyée au piano et il me supplie pendant un quart d'heure de lui donner mon portrait. Je refuse froidement et je bous au fond.
— Puisque je pars !
— Non, il faudrait alors le donner à tous ces messieurs.
Oh ! bête ! O fille stupide ! Il fallait lui dire: si vous avez envie de me voir pourquoi partez-vous ? Mais non, je n'ai rien dit, j'étais comme un morceau de glace toute cette soirée. L'oncle Saëtone, ce gros père, me chante des douceurs et je lui ris au nez.
D'ailleurs il les chante pour rien et n'a aucune idée, c'est un bon gros oncle.
Je me suis éloignée la première du piano, plusieurs fois Girofla s'est éloigné le premier de moi. Mon tour maintenant.
Pendant que l'homme chante mille choses à Olga, mon oncle s'avise de me demander si j'ai de la sympathie pour Girofla, me prie de lui avouer que je le distingue plus que les autres etc.
— Quelle idée, M. Saëtone, d'où avez-vous inventé cela ?
Je lui dis très sérieusement que je ne fais aucune distinction et que je trouve toutes les personnes d'ici très charmantes et très aimables. Est-ce qu'il me demande cela lui-même ou est-il chargé par l'autre ?
A chaque instant je lui jette de l'eau froide au visage et s'il m'aime un peu je l'ai maltraité terriblement. Mais à ce monstre de dissimulation et de ruse cela ne fait rien et c'est encore moi qui me reproche ce traitement et qui souffre pour cela.
Est-ce que je l'aimerais ? Je n'en sais rien.
J'attendais toujours quelque chose, un trait lumineux qui me puisse guider, mais rien, rien et rien. Ils s'en vont.
— Adieu, Mademoiselle.
— Au revoir, Monsieur.
Et nous nous serrons la main, pas fortement, simplement, et je sens à peine la secousse, cette secousse qui me faisait doucement frissonner.
Je chante et ris avec mes Grâces, et nous nous évanouissons très comiquement à cause du départ du beau Niçois. J'avais envie de le faire pour tout de bon.
Je suis misérable au suprême degré'
Alors il ne m'aime pas ?
Est-ce qu'on s'en va quand on aime ? Il a voulu s'amuser, moi aussi. Eh bien soyons contents.
Lui est content, je n'en doute pas et moi furieuse, blessée, misérable.
Je ne m'explique pas mon état. Ce ne peut être de l'amour pour ce drôle, et pourtant chaque personne dira que oui. Que de plus sages que moi décident. Mon opinion intime est que non.
Vraiment il n'y a que les chiens.