Deník Marie Bashkirtseff

Que les gens d'esprit ne croient pas aux cartes et aux rêves mais moi qui ne suis qu'une simple créature j'y crois.
Jeudi matin ne m'ont-elles (les cartes) pas dit que je recevrai un grand désagrément d'un départ ? Et deux jours avant l'abominable assassinat de Mops, qu'un vieillard me causerait un grand chagrin ?
Et mercredi dernier j'ai rêvé de trois femmes nues, ce qui veut dire affront, ennuis.
[Annotation: 1877. Il n'y a pas d'affront, le craignant, je l'ai prévenu.]
Le rêve de cette nuit ne peut compter pour ce que je voulais car j'ai encore rêvé du surprenant mais stupide Émile d'Audiffret. Ce n'est pas lui que j'épouserai de mon vivant et puis je le vois en rêve chaque nuit, ça ne peut donc pas compter. Je courais dans un jardin et lui après moi, mais au moment où je me disais: "Enfin il vient !" - il s'arrêta court comme pour me mépriser.
Puis il fallait aller rejoindre Marie sous un arbre, je pris son bras et nous avons couru de nouveau. Mais il me traitait plus que cavalièrement. Bon rêve.
Ce matin j'ai vu Sabatini, elle a rêvé que j'avais des yeux noirs si lumineux qu'ils l'aveuglaient et un troisième tout petit au milieu du front, mais si beau, dit-elle, que loin d'être une monstruosité il m'embellissait singulièrement.
Rêve extraordinaire et d'un heureux présage. Je suis ennuyée d'être sans but et mon plus grand divertissement est d'écrire. Il me semble que je passerais mes journées à griffonner.
Ma tante m'appelle fille de rien, parce que j'ai laissé partir mon Girofla comme elle dit. Comme si je pouvais le retenir. Je ne saurais dire quel prix j'attache à sa conquête à cause de la difficulté: La faux rencontre la pierre comme on dit en Russie.
Au milieu de la journée j'ouvre ma boîte.
Quelle rage d'écrire, si au moins j'écrivais bien. Je m'ennuie comme jamais. Aucun intérêt !
Je n'ai à quoi penser, avant j'attendais l'heure de la promenade ou le soir, à présent je n'attends rien et c'est triste.
Avant de connaître l'homme en question je supportais ses absences de la Promenade pendant quinze jours et plus sans aucune impatience. Mais à présent il m'a habitué à soi. Et personne pour le remplacer, pas une créature propre !
Pourquoi s'est-il fait présenter si je ne lui plais pas ? Et pourquoi, depuis la présentation ne plus nous quitter.
Il y a bien des maisons même en été où on peut aller. Pourquoi venir chez nous, pourquoi m'avoir fait espérer une quantité de bêtises par toutes sortes de choses.
Je suis Pallas en personne, de douter de tout et de ne croire qu'au dernier moment. J'aurais été plus désappointée encore si j'avais eu la bêtise de croire à ce que tout le monde me disait.
Avouez que c'est mortifiant. - Il ne faut jamais faire de plans, ça ne sert à rien: quel homme sage ! Eh bien moi je fais des plans. Qui n'en fait pas ?
J'avais si bien imaginé !
J'ai imaginé de sorte à ne pas regretter l'été à Nice. Vraiment c'est une indigne créature. Il faut croire que je suis laide et bête. Comment ! n'avoir pas pu prendre au moins lui !
Prendre ! C'est facile à dire. Que peut faire une jeune fille. Si j'étais une femme mariée c'eût été autre chose. Une femme a tous les moyens, une fille aucun. Une fille doit se tenir calmement et ne peut rien. On la croit, pour la moindre attention amoureuse, désireuse de se marier, fi !
Une fille ne peut prendre que ceux qui veulent se donner, une femme peut tout [Rayé: pour peu qu'el]. Je parle d'une jolie femme, d'une femme d'esprit. Il ne faut même pas être jolie, il s'agit d'avoir la vocation.
Aussi à seize ans vouloir conquérir le monde. Quelle idée ! Hier il faisait beau et frais, aujourd'hui un grand vent. [Annotation: 23 août. Aussi quelle idée d'appeler Girofla le monde !] [Une ligne cancellée: Il m'occupe à peindre]
Je lis les mémoires de Mademoiselle. Jusqu'à présent ce n'est pas entraînant. Elles sont bienheureuses ces femmes d'avoir vécu dans une époque qui les a illustrées. Dans la nôtre on jette des pierres pour tout.
Décidément il faut bien se marier et comme Agis opérer une révolution et ramener les mœurs anciennes.
Le Russe se mariera sans doute jusqu'à l'année prochaine.
D'ailleurs je ne suis pas fâchée de l'éviter involontairement.
Laissons aller les choses quand nous ne pouvons faire autrement.
Je suis contente de rester toute la journée à la maison avec mes deux Grâces et la soirée de même. A peine habillées, comme les Grâces enfin, nous lisons Dumas et fumons des cigarettes, pas du tout commes les Grâces. On se souvient de l'escapade au château, de celle qui soulevait son voile noir comme pour photographier, comme racontait Girofla. J'écoute et me rappelle en silence de tout ce que nous avons dit avec lui, de ses regards et de tout et ne puis m'empêcher de m'avouer que ma conduite était absurde. Il fallait le prendre sur un ton de coquetterie et de plaisanterie et non sur un ton sérieux et tendre.
Il fallait lui rire au nez et faire de la coquetterie éblouissante, et non rester en attente d'une déclaration sérieuse.
Je ne suis qu'une bête. Tout n'est pas fini, j'espère et je ferai autrement à l'avenir. C'est que je croyais qu'il m'aime.
Même, maintenant, certains regards que j'ai surpris me le font penser malgré tout. On ne regarde pas comme il m'a regardée pour rien.
Le dernier soir, pendant qu'il était appuyé sur le piano, je pris la musique de "Mignon" et m'en allai vers Saëtone en chantant: "Demain, dis-tu, qui sait où nous serons demain. L'avenir est à Dieu, le temps est dans sa main".
Il attacha sur moi un regard si perçant que je ne puis m'empêcher de chercher quel sens particulier pouvait bien s'attacher à ces paroles.
Et puis les compliments qu'il me faisait, toujours à voix basse, timidement comme en cachette de lui-même et avec crainte d'être entendu même par moi.
Avec Olga c'est bien différent, il lui dit simplement qu'il voudrait l'embrasser et un tas de choses dans ce style. Avec moi jamais un mot qui pût blesser la créature la plus prude, la plus sévère, excepté à propos du baiser de l'ange, mais on ne pouvait s'en offenser et c'était assez de faire comme j'ai fait.
Je suis bien désappointée par ce départ. S'il m'aimait il ne partirait pas.
On part quand on aime; mais quand il y a des obstacles comme dans les romans, ou bien quand on est repoussé et désespéré. Il n'était ni l'un ni l'autre.
[Annotation: 1877. Si fait, il a été repoussé.]
Il s'est amusé comme je voulais m'amuser.
Je ne puis calmement me mettre cette idée dans la tête. Marie lit "Vingt ans après" et je reste à demi couchée sur le canapé, les pieds nus, et ayant pour toute toilette une simple robe de laine blanche. J'ai l'air d'une femme de la Bible avec ce vêtement et mes pieds nus.
Je suis fatiguée et languissante, sans être malade, comme à Spa, Dieu m'en préserve ! Je suis rose et fraîche mais toute cette affaire m'a abasourdie. Je suis toute heureuse de pouvoir ne rien faire.
Deux fois j'ai vu Girofla en rêve au lieu de celui que j'épouserai de mon vivant.
Après avoir éteint les lumières, j'ouvre les persiennes et dis, en regardant cette lune qui ne veut pas m'écouter, les paroles nécessaires.