Mercredi 7 juillet 1875

J’ai encore rêvé de ce faquin, toute la nuit je le voyais. Je suis triste et ennuyée.
Ma mère part à deux heures avec Dina et Walitsky pour Schlangenbad. Mais ce n’est pas cela qui m’attriste. Je suis fâchée parce que quand Audiffret partira je m’ennuierai et ma tante pensera que je l’aime et que je suis triste à cause de cela.
Je désire son amour et je ne l’aime pas. C’est un péché, je n’ai pas le courage de m’en défendre, Dieu me punira. Oui, s’il m’aime, mais s’il ne m’aime pas, il n’y aura pas pourquoi me punir.
Quelque chose me dit qu’il me punira.
Ils sont partis ! nous étions tous à la gare et moi habillée de rose, cette robe au corsage fait comme jamais je n’ai vu sur moi, me donne un air galant et gracieux que je n’ai que quand je suis toute nue. On n’a pas pleuré, j’ai chanté des couplets de départ.
Quand donc partirai-je ?
Je me mets avec Marie sur le pont, au bain et ma tante reste seule avec les gens de tous les jours.
Je m’ennuie, je suis triste. Ma tante vient chez nous sur le pont et dans quelques minutes après s’être pavané avec les demoiselles Arson notre petite compagnie s’est augmentée du notre beau Niçois arrive mais l’horrible Galula le suit de près.
Le départ des nôtres explique mon air contrit. Si maman avait le malheur de rester je serais très embarrassée.
Moi aussi je ne serai pas fâché de voir passer ces jours pour partir, dit Audiffer.
Mais qu’est-ce qui vous retient, lui demande ma tante.
Qu’est-ce que vous voulez, Madame, il y a une chose qui n’est pas terminée et ce sont les choses qui devraient être terminées en vingt-quatre heures qui durent des mois, puis se tournant vers moi:
Est-ce que vous irez dimanche au bal ?
Je ne sais pas, je crois que non.
Oh ! mais, ça on ne peut pas. Pourquoi est-ce que vous n’irez pas ?
Qu’est-ce que cela peut vous faire puisque vous partez.
Mais je ne pars pas dimanche.
Et quand donc ?
Oh je partirai la semaine prochaine, après, je ne sais pas.
Vous partirez comme vous êtes parti jusqu’à présent, dit Marie.
Je me plains du départ des nôtres et n’affecte pas de fausse gaieté.
En montant en voiture je laisse tomber un de mes œillets, Girofla le ramasse et le met à sa boutonnière.
Donnez, Monsieur.
Ah ! non.
Vous me prenez la moitié de ma gaieté, dis-je d’un ton plaintif.
Ah ! Mademoiselle, j’en ai bien besoin, moi aussi, me répond-il tristement.
Venez ce soir chez nous, lui dit ma tante et nous irons nous promener en voiture.
Ah ! voilà qui sera bien.
On a touché bien des cordes sensibles de Girofla.
On a parlé des maris qui battent les femmes et, en bon fils, il dit que le seul moyen de se débarrasser d’une femme désagréable c’est de l’assommer. Comme c’est encourageant.
Il me semble voir clairement son jeu. Il me veut rendre amoureuse de soi, moi je veux la même chose. La faux a rencontré la pierre, comme dit un proverbe russe.
Pour m’amuser, pendant que nous étions au bain, je baissai un instant le tête en fixant les yeux sur je ne sais plus quoi comme tout ceux qui rêvent et j’ai senti des yeux avides qui me regardaient.
Bon, il croit produire son effet. Le sot s’enrichit par la réflexion dit un autre proverbe russe.
Je mets la robe de cachemire blanc brodé, me coiffe avec un large velours noir autour de la tête à la paysanne niçoise et je vais bavarder avec nos voisines de la rue de France. Ces bonnes femmes sont enchantées. Je le prends sur un ton mélancolique ce soir et sortant du thé je vais me mettre dans l’embrasure d’une fenêtre et Audiffret vient m’y rejoindre. On parle d’étoiles et ce beau jeune homme fait de l’esprit sur le Bon Dieu, le gaz, le compteur dont le Bon Dieu a la clef etc. etc.
Moi je m’indigne et je lui parle de Dieu et de l’Eglise avec sévérité et piété. Non, mais me voyez-vous prêchant !
On ne va pas en voiture. Ma tante est d’une tristesse indigne. A onze heures et demie ils s’en vont. Ce Galula est détestable, il a fait des caricatures sur les jeux d’hier. J’ai brûlé la mienne.
Dina est très ressemblante, mais nous n’avons pas ri. C’était bête. Ce clerc sale et commun me gâte mon beau Niçois qui seul est supportable. Je ne comprends pas cette rage de traîner après soi toutes sortes de choses.
Pourtant cette secousse doit vouloir dire quelque chose. Deux hommes seulement me l’ont fait éprouver. Ce n’est pas que j’aime celui-ci, puisque pour l’autre c’était la même chose et je détestais l’autre.
Enfin, nous verrons.