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Vendredi 18 juin 1875
J’ai rêvé toute la nuit que je jouais avec mon éventail- Rivalité d’amour, combat si l’on en croit ma Clef des songes.Note des éditeurs
[Trois lignes cancellées]
Voilà que ma tante dit qu’Audiffret est refroidi. Vous comprenez ? D’ailleurs tout s’arrange mieux que je ne pensais. On parle (je voudrais savoir combien de fois j’ai écrit le nom de ce monsieur).
On parle et je prends gaiement tout ce qui est incommode. Ah ! Monsieur, si véritablement ce ne sont que des farces vous me les payerez. Vous me faites des désagréments, vous me forcez à me retourner de cent façons différentes pour n’être pas ridicule.
Croyez-bien que ce n’est pas la colère, ni le dépit qui me font parler.
Je suis parfaitement tranquille et indifférente. Ce n’est pas la figure du beau Niçois qui me fait m’occuper de lui. On le sait bien. Il m’a semblé qu’il s’intéressait, je l’ai regardé. Les Sapogenikoff vinrent, j’ai beaucoup ri. Nous sommes deux fois allées chez lui, une fois seulement, le jour des Anglaises. La première, lorsque ce cocher voulait à toute force nous faire entrer, nous n’avons fait que passer. Il semblait courir derrière nous, le Niçois précédant la présentation, j’ai pensé bien des choses ou plutôt une chose et l’idée me vint que ce serait drôle si on pouvait plaisanter un peu.
L’homme a vingt-quatre ans, j’en ai seize, nous sommes beaux. Cela ne ferait pas de mal à personne. Les premiers jours je ne savais à quoi m’en tenir et maintenant non plus.
Attendons.
Oui, c’est ce que je me dis tous les jours mais attendre est très ennuyeux et je suis si impatiente.
On dirait une divinité indienne sur le passage de laquelle les peuples se prosternent sans réflexion.
dans la marge
Mon nez est comme avant et j’en suis bien aise.
Ce matin on parlait chez maman de cette affaire et j’ai dit:
- Mais vraiment Madame, détrompez-vous. C’est absurde de s’imaginer que partout où je passe on doit tomber à genoux et m’adorer !
Est-ce que je ne l’imagine pas moi-même ?
Bigre ! Je suis tellement vraie dans ce journal que si jamais on le lit il faudra me cacher au diable.
A peine nous sommes assises sur le rivage charmant de la bleue mer Méditerranée que viennent Audiffret et Saëtone. Le premier se met en face de nous et le second derrière moi. C’est au second que je parle, je suis gaie, je raconte comment je serai reine et nous rions. Alors l’autre dit qu’il veut être roi.
Saëtone dit qu’il ne reconnaît que les femmes blondes, Audiffret est de son avis et ajoute que les hommes doivent être bruns.
Je ne crois pas, dis-je lentement comme si j’y songeais, que les hommes devraient toujours être bruns.
Mais pourtant, dit-il, ce n’est pas joli un homme tout blond, tout blond.
Pas tout blond, mais comme ma tante par exemple, ou un peu plus blond.
Mon Dieu, merci ! Je commence à croire qu’il ne me croit pas amoureuse de lui. Il sait que Saëtone ne peut m’intéresser, mais moi aussi je savais qu’Olga ne pouvait l’intéresser.
Ma tante assure qu’il est parti furieux, moi je n’en crois rien.
C’est un garçon vicieux et comme je disais avant de la connaître: si on fait un pas au-devant de lui il fait un bond en arrière.
Collignon dit qu’elle ne l’aime pas parce qu’on ne sait pas comment être avec lui, que c’est un roué.
Bravo ! Je suis de cet avis.
Il s’en va à six heures à Monaco, nous restons un quart d’heure encore, et je ris et m’amuse avec Saëtone ce dégoûtant Niçois. Le comte de Cessole et un autre affreux écoutaient.
Je suis gaie à table, je ris et faire rire.
Olga, qui était chez Lefèvre avec tout le monde excepté nous trois, moi, ma tante et Dina; Olga dis-je ne mange rien et est d’une tristesse mortelle. Je la prends sur la terrasse et lui parle de l’homme. Je trouve du plaisir à la voir s’animer à son nom. Bigre !
Ici mon cœur est parfaitement libre, je puis jouer comme je veux. Et quel plaisir !
Enfantillages ! sans doute enfantillages, je ne m’en cache pas, bien au contraire. J’aurai le temps d’être vieille.
Le soir on raconte de nouveau l’histoire de ma naissance, les mots de mon enfance etc. etc. C’est tous les jours la même chose. Je réponds à ces palinodies par la phrase que Tiste répète tant de fois dans La Boule:
La première fois que je l’ai rencontrée, etc.
Mais d’ailleurs je n’étais pas sotte. Maman venait de retourner de la Crimée au bout de quelques minutes après m’avoir embrassée (j’avais deux ou trois ans), elle me dit pour je ne sais plus quelle espièglerie: Marie est bête.
Non, dis-je.
Oui, Marie est bête.
Marthe, dis-je à ma nourrice car jusqu’à l’âge de trois ans et demi je prenais de la nourriture naturelle, - Marthe, allons nous-en, maman n’a pas reconnue Marie.