Jeudi 17 juin 1875

Et Audiffret n’y a pas été ! Elles, I mean the young ladies, sont allées en vain. Je suis contente.
Comme je l’ai pensé ma tante est blessée de ce que Girofla ne tombe pas à genoux et ne me proclame reine de son cœur.
Elle est tapageuse à la maison seulement, quand il y a quelqu’un (voilà que je ne sais plus écrire ce mot !) elle est timide et ne sait rien - dit ma tante.
Vous comprenez l’allusion.
Elle ne sait pas prendre, continue-[t’]elle, (on parle de Miloradovitch) c’est à la vérité, la plus innocente des créatures. Elle ne sait que parler, radoter et montrer le mauvais côté de son caractère.
Là, vous voyez bien ! nous étions depuis une demi-heure sur la plage avec Bihovetz à côté de moi, lorsque vient le héros avec son oncle, il pose quelques instants sur le pont et enfin descend jusqu’à nous.
De sorte que nous avons trois cavaliers. Godard est là, j’en parlerai à la première occasion à Saëtone.
Je me tiens comme un ange, calme et simple, et il me lance à la dérobée un regard perçant.
Du bain je vais à la musique. Nos trois demoiselles sont à cheval avec Smirnoff, ce Russe qu’on a connu à Monaco.
Je suis toute honteuse. Aucune ne sait monter, les chevaux sont des rosses, et ce divin cortège se pavane à la Promenade exposé à la risée de tout le monde. La Prodgers, qui nous a chassés de chez les Howard est tout près, en panier avec une femme équivoque qui rit et se moque tout haut.
en travers
Georges a souffleté M. Prodgers.
On a ameuté toute la ville par cette cavalcade ! s’écrie cette dégoûtante femme aux lunettes.
Alors ma tante me dit assez haut pour être entendue. Cela vaut mieux que d’ameuter la société par des lunettes et des scandales.
Je suis très gênée et serais volontiers ailleurs. Cette cavalcade est grotesque. Je remercie le ciel de n’en pas faire partie.
Nous gardons le silence avec ma tante et pensons toutes deux à Audiffret. Sorti du bain derrière nous, il se promène puis vient à la voiture des demoiselles Arson, ses amies d’enfance, puis s’en va en sa voiture, revient, tourne et enfin, à la fin des fins s’approche de nous. Galula est à la portière et ma tante et lui à la mienne mais la conversation fait un chassé-croisé pour la plupart du temps.
Je ne rougis pas, je ne bouge pas d’une ligne plus qu’il ne faut, je me conduis adorablement.
Comme nous rentrons ma tante en convient, mais me dit-elle, c’est un peu trop soutenu, il faudrait de la coquetterie.
Comment, c’est ce que me conseille ma tante !
N’alourdissez-pas les choses, je dis pas trop, je dis un peu, que ça soit gracieux et bien.
Ça viendra, ma tante, attendez.
Nina nous raconte à dîner comment un homme s’est tué pour elle. Bigre, voilà ce qu’il me faudrait.
Je viens de dire une bêtise, je ne l’avais pas écrite à moitié que je m’en repentais déjà. Mort de ma vie !
Je vais dire pourquoi je crains, pourquoi je suis incertaine.
A Spa maman m’a dit que Gericke s’éloignait et se cachait parce qu’il me pensait amoureuse de lui. J’en étais au désespoir. Depuis ce temps il me semble toujours que les autres pensent comme lui et je crains d’être aimable, je crains tout et tous. Cette saison à Spa m’a été comme un poison qui même dans la suite me gâte tout. Ah ! si Dieu voulait bien chasser ces idées de ma tête et lui rendre sa fraîcheur et sa confiance d’autrefois.
Aussi, voyez-vous cet horrible Hollandais qui sans aucune raison s’imagine de telles choses.
Maintenant il me vient une idée. Est-ce [que] Girofla fait tous ces manèges parce qu’il est amoureux et qu’il ne veut pas le paraître ? That is the question.
Qui peut sonder les cœurs des hommes et voir leurs pensées ?
Qui peut deviner ?
Qui sait s’il ne pense pas comme moi.
Mystère plus incompréhensible que l’Apocalypse, plus incompréhensible que cette pièce d’Aulu-Gelle -qu’on n’a jamais pu comprendre.
Pourquoi se casser la tête, qui vivra verra.
On a reçu une lettre de Paul. Il y avait un grand dîner, on a bu à la santé de la chère hôtesse absente (maman), on a souhaité son retour et on a eu qu’une crainte c’est qu’elle ne rende tout le monde amoureux en revenant.
Mon père m’attend avec impatience.
Je veux aller ! Et cet oncle qui n’arrive pas !
Mon Dieu faites-le donc venir plus vite !