Mardi, 25 mai 1875
Je bous, je brûle, je fonds !
Car c'est la grande affaire du château de Castellardo -comme dans "Madame l'Archiduc".
Mais n'oublions pas de dire d'abord ce que j'ai fait au bain.
J'y vais avec mes aides de camp, Walitsky et Yourkoff nous suivent.
Girofla nous vit arriver et aussitôt que nous nous assîmes, son second, Saëtone, vient près de nous puis lui en ayant l'air de dire : oh ! oh ! vous voilà.
Aussitôt qu'il s'approche je dis: Allons, partons Marie, Olga - et nous partons.
Tu es bien attrapé beau Niçois. Tu ne t'y attendais pas ! Derrière nous il sort.
C'est bien fait ma chère fille, tu as du caractère.
[Deux lignes barrés: Je fais toilette pour le théâtre]
J'étais si sensible (au bain) à l'amabilité de Lucie qui est venue me prendre par la main et me parler. Je suis si seule, si délaissée que la moindre marque de politesse m'attendrit.
Pour le théâtre je fais toilette, robe blanche de Worth. Mes secondes sont aussi en blanc, ma tante aussi et Pâris aussi.
Je voulais m'habiller autrement, mais j'ai pensé que malgré l'uniformité de la couleur je serai toujours différente des autres, toujours moi-même.
A I entrée de Ravel en scène, je lui jette un bouquet et il m'adresse deux de ses sourires de singe, il est charmant.
Galula est avec Audiffer.
Dimanche dernier je voulais pour nous amuser l'arrêter dans la rue (lui Galula) pour lui demander des nouvelles de Desforges, le notaire chez lequel il travaille.
Fidèle à ma promesse de mépris je ne regarde pas en bas. Mais la porte s'ouvre et Marie s'écrie: Voilà Galula !
Après les premières phrases:
— Comment va M. Desforges, dis-je, est-ce vrai qu'il est malade ?
Marie et Olga éclatent et moi, après m'avoir mordu les lèvres jusqu'au sang fais comme elles, Galula regarde et suit notre exemple, ma tante et Pâris font chorus. Pendant cinq minutes maître Desforges nous amuse, je plaisante et badine avec le petit Alulag.
Quand nous nous calmons il se penche vers ma tante: Madame, j'ai une permission à vous demander, puis plus bas, permettez-moi de vous présenter mon ami M. Emile Audiffret. Je n'écoute pas davantage. J'ai comme un tire-bouchon dans le cœur, et suis remplie de joie et d'aise. De triomphe inespéré ^1^
[Annotation: 1 877. Un des plus beaux moments de ma vie. 1880. Approuvé.
Non comme ayant une valeur intrinsèque mais c'est le plus grand volume de joie que j'aie eu dans ma vie, le reconnais tout en reconnaissant que ce n'était certes ni le plus bel événement ni le plus éclatant triomphe.]
J'ai souvent désiré et bien des choses, et jamais ce que j'ai désiré ne s'est accompli, jamais je n'ai éprouvé un contentement aussi ardent, aussi agréable, aussi satisfaisant. Je n'en croyais pas mes oreilles.
[Annotation: 1877. Le plus grand plaisir que j'ai eu jusqu'à présent, peut-être parce que c'était la première fois.
1880. Approuvé. En somme ce n'était presque rien mais j'en ai eu du plaisir pour cent mille fois.]
On voit que je suis sincère, que je ne fais pas la petite bouche, la dédaigneuse. Marie et Olga bondissent vers moi, Allez-vous en, allez-vous en, leur dis-je sans bouger car dans la loge des Durand, caché derrière le gros papa Saëtone, Audiffer guette l'effet que produisent les paroles de son ami. Danis, de derrière l'épaule du même paratonnerre, nous lorgne.
Enfin ! il était temps, après six mois d'une coquetterie désespérée. Je méditais déjà une vengeance. Bonnes gens écoutez la fin de l'histoire.
J'ai cru entendre dire à Galula - dans le prochain entracte.
Ce qu'a duré la pièce est impossible à dire. Je suis sur des charbons brûlants et mon cœur bat. Et pourquoi ? Pour un homme que je n'aime pas même un peu. Pourquoi ?
Parce que je pensais qu'il m'aime et qu'au monde il n'y a pas une joie égale à celle qu'on éprouve en se sachant ou en se croyant aimée. Les femmes, les véritables femmes me comprendront.
Le rideau tombe, Galula et Girofla se tiennent embrassés, enfin ils sortent. Je compose ma figure, et tout tremble en moi. J'attends une minute, deux minutes, trois, cinq, dix minutes, enfin on sonne, le rideau se lève, et les deux hommes, Almaviva et Figaro entrent.
Qu'est-ce à dire ? Savez-vous ce qu'il a fait est fort, très fort. Oh ! que je tombe de haut !
Ah ! misérable ! Ah ! traître ! oh faquin !
Je ne sais plus où je suis, je voudrais être sous terre. Un bel affront.
Voyez-vous ce chien de visage, ce singe d'homme. C'est lui qui se moque de moi !
Mille tonnerres ! Nous sommes toutes comme trempées dans de l'eau tiède.
La dernière pièce me paraît détestable, je ris cependant et fais aussi bonne figure que possible.
Le misérable garçon ne se tient pas tranquille, tantôt il jette son bras autour du cou de son Figaro, puis il change de place, se déplace de nouveau, il a l'air d'être sur des épingles et s'en va avant la fin.
Galula assiste à notre départ, heureusement je lui dis poliment bonsoir, j'avais envie de l'étrangler.
Je dis heureusement parce qu'ils ne sont pas si misérables que je croyais, on va voir.
Et je vois l'affreux Audiffret assis [au bas] de la Maison Dorée. Cette horreur !
Je ne pouvais revenir de ma surprise le long de la route. Mais ô bonheur ! Admirez Dieu !
J'étais dans un état affreux et ne savais comment me tranquilliser, je répète à ma tante les paroles de Galula
— Mais, dit-elle il n'a pas dit dans le prochain entracte
— Comment il n'a pas dit !
— Non, il n'a pas dit, il a dit que... Madame, permettez-moi de vous présenter un de mes amis M. Emile Audiffret, et puis il a baissé la voix, il me tourmente depuis longtemps mais je devais vous demander si vous le voulez.
Voilà les paroles de ma tante, maintenant sont-ce celles de Galula ?
Pourquoi ma tante est-elle une personne indigne de foi ?
Elle a la respectable habitude de pervertir toutes les paroles et tous les faits. Surtout cette fois je voudrais tant la croire et, avec quelque effort j'y parviens, pas entièrement cependant.
Je me jette dans mon lit pour abréger le temps, je n'ai pas la patience d'attendre demain pour raconter, pour commenter.
Ou c'est un vil poseur ou c'est un grossier mal élevé !