Deník Marie Bashkirtseff

Muse ! dis comment nous nous sommes promenées devant les fenêtres de Girofla, lui sans gilet et nous regardant d'une de ces fenêtres sans se douter de rien.
O muse o alto ingegno or m'ajutate. O monte ! ch'io scrivessi cio ch'io vidi.
Qui si passa la tua nobilita .
Dés le matin je cours la ville et à deux heures tout est prêt. Les métamorphoses d'Ovide ne sont rien en comparaison de celles que j'opère.
On sait si je me tiens droite, si j'ai les épaules larges, la poitrine haute, les hanches et le postérière [sic] ronds et proéminents, les pieds petits. Au bout de cinq minutes je deviens un monstre plat, maigre, la poitrine rentrée, une épaule plus haute que l'autre; ce qui doit ressortir enfoncé et vice versa, les pieds plats et longs, les yeux enfoncés, les dents noires, les cheveux noirs grisonnants. Vêtue d'une robe noire, soie et grenadine, un chapeau marron noué sous le menton, un voile de la même couleur et des lunettes bleues. Le diable lui-même ne pourrait me reconnaître. Marie et Olga, en longues bottines de toile grise sans talons, en robes de percale, en perruques blondes, les cheveux sur le dos, en petits chapeaux anglais et la figure couverte de voiles bleus, épais, représentent deux petites filles. Et elles sont très bien étant petites comme elle sont.
Nina que j'adore pour cette complaisance, est habillée en noir et le visage couvert d'un triple voile noir, comme la plaintive élégie en longs habits de deuil...
Ainsi arrangées nous nous glissons le long de l'escalier, traversons la cour et montons dans un fiacre. Mais ô surprise le cocher est Ange, le même Ange qui nous a servi plusieurs mois.
Cependant, le premier temps, il ne reconnaît pas. Collignon lui dit de conduire ces dames anglaises à la Tour-Audiffret.
Je laisse penser quel était notre état, car après toutes ces singeries à la Promenade, au théâtre et partout, être reconnues serait un scandale affreux et dont tout Nice parlerait, surtout maintenant.
Malgré mon accent britannique et ma voix changée le maudit Ange se doute et sourit. Il lui est bien facile de deviner, il nous a servi, j'allais tous les jours en voiture et aujourd'hui il nous voit sortir de chez nous, c'est surtout Nina qu'il a reconnue et alors a deviné les autres.
Arrivées à la porte, j'entre demander le concierge qui vient et voyant des vieilles mal vêtues et deux petites filles encore plus mal vêtues nous regarde de travers et dit qu'il n'y a pas d'ordre pour laisser visiter le château.
Une pièce de cent sous l'adoucit et nous entrons. Je lui fais plusieurs questions naïves et étrangères, tout en boitant et regardant les fenêtres. Je demandais si le maître était le baron d'Audiffret, et l'homme disait, oui, lorsque j'aperçus le jeune baron en chemise ouvrant la fenêtre et regardant avec des yeux endormis qui étaient ces singes.
Mais ce qui est drôle c'est que le concierge nous dit que le maître était en Italie, que dans le château il n'y avait que les domestiques. Je n'y comprends rien.
J'avais bien espéré pénétrer dans la maison, mais j'avais compté sans notre apparence de solliciteuses. Il fallait se contenter d'une promenade sous les fenêtres et c'est encore bien hardi je vous assure.
Nous étions en nage, les perruques, les rubans et les voiles étouffaient et il n'était que quatre heures.
Nous nous promenons par les rues et saluons tous les gens un peu bien. Ce qui produisit une telle gaieté dans notre voiture que je faillis étouffer.
Audiffret va au bain, nous le suivons, les baigneurs nous font les honneurs comme à de nouvelles venues, Saetone met son monocle et nous examine puis se détourne comme d'objets malfaisants. Je m'assieds sur un banc avec Nina à l'écart et les enfants par terre jouent avec les cailloux.
En ce moment arrive Collignon avec Dina. Dina en ma robe blanche, mon chapeau, mon ombrelle et un voile blanc épais, mes fausses boucles. Elle est destinée à me représenter ! et j'ai réussi. Yourkoff l'a prise pour moi, et moi-même à chaque instant m'effrayais en la regardant.
[Rayé: Aussitôt Girofla se rapproche doucement]
Tout le monde l'a prise pour moi, car nous sommes à peu près de la même taille, elle un peu plus petite, et puis mon habillement est unique ici comme partout. Aussitôt Girofla se rapproche doucement d'elle et la regarde, j'eus très peur et ne pouvant parler à Dina, je dis à M. Sapogenikoff en russe assez haut pour que Dina entende: Baissez votre ombrelle, il reconnaîtra, elle comprit et fit ce que je disais.
Del Borgo, d'Auzac, tous les habitués des bains nous virent, prenant Dina pour moi et moi pour une Mme Samuels.
Je me tenais à quatre pour ne pas rire.
Rester plus longtemps devenait dangereux, je sors toujours boitant et ayant soin de relever ma robe pour que l'on voie mes jolis pieds longs d'un coude. Une fois en fiacre nous courons chez nous, Dina aussi, je reprends ma forme première, elle la sienne, pour moi heureusement, pour elle... Enfin, elle court au bain avec les Sapogenikoff et moi voilée comme elle I était me précipite aussi au bain. En un mot c'est l'opérette Girofla-Girofla que nous jouons. Collignon reste à la maison et moi seule à pied. Je les trouve assises à côté de Girofla et compagnie, tous se tournent vers moi.
— Ah ! enfin, vous voilà, où donc étais-tu, Marie ?
— Mais je vous cherchais, j'étais ici avec Mlle Collignon il y a une demi-heure.
Et je m'empresse de me débarrasser du voile. Je suis rouge comme une cerise. Girofla me regarde. Nous ne regardons personne et rions. Paris se baigne, entraînées par l'exemple, nous courons à la cabine, nous déshabillons et l'une après l'autre comme les moutons de Panurge, nous précipitons dans la mer du haut du pont ! Jamais je n'étais si gaie, jamais nous n'avons tant fait de bêtises, nous rentrons en triomphe. Paris tire la planche, à laquelle est attachée Dina, je tiens Dina par les pieds et Marie me tient par les miens.
Nina est amusante comme un ange, elle raconte les choses avec un sang-froid si comique et si surprenant qu'on meurt de rire.
Il paraît que ces messieurs quand nous sortîmes de la cabine: Commencèrent à faire asseoir, comme on fait dans un cirque quand apparaît la meilleure écuyère*.
Elle dit que je me jette, comme tombent des toits les statues dans les tableaux représentant le dernier jour de Pompei. Diable, j'en suis enchantée.
Girofla et compagnie sortent après nous.
A dîner c'est bien autre chose, papa las d'entendre à chaque instant Girofla se met à plaisanter avec nous.
— "Vous avez trouvé un Halula, un Halulu, un Talulu, quel diable ! c'est un paysan ! Pourquoi ils viennent regarder les femmes au bain ! Il faut lui dire, cochon tu n'es pas un cheval
Papa voulait continuer mais c'était impossible.
— Ha ! ha ! ha ! crie Paris, cochon tu n'es pas un cheval !
— Ha ! ha ! ha ! répète Dina, cochon tu n'es pas un cheval !
— Ho ! ho ! ha ! ha ! répètent tous.
Mon Dieu, Mon Dieu, je Vous remercie de ne pas m'avoir laisser étouffer. J'étais bien près de l'être.
Grand Dieu je Vous rends grâce de m'avoir faite si solide ! Rien n'a été cassé dans moi.
Et c'est surprenant.
Excités par les bêtises de toute cette journée, de ce mardi gras turc, on riait de tout, mais tant, mais tant, que j'étouffe encore en ce moment.
Et Pâris qui ne sait rien. Nina se cache de lui, elle le craint.
Après dîner tout le monde chante au jardin, même papa ! Quel concert !
Pauvre créature que je suis de ne savoir pas raconter combien c'était drôle, redire toutes les saillies, répéter tout, tout. Non, ma parole d'honneur, j'en pâme. Oh ! que je me suis amusée et sincèrement.
Oui chante, chante, bien innocement en effet et Girofla ?