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Mardi, 16 mars 1875
A la musique, (gris, pâle). Je rentre pour étudier mais, au lieu de cela, reste chez maman, puis je vais au pavillon prendre je ne sais quoi dans l’armoire, je l’ouvre et de cette armoire s’échappe tout un flot de parfums et de souvenirs. Les parfums que j’aimais à Paris, puis les coquilles d’Ostende, les barbes de Spa, l’éventail de Gericke, etc. etc. Le chapeau des paysannes près de Spa, que j’ai doublé moi-même de rose. Je saisis ce chapeau, l’album des actrices et veux sortir courant lorsqu’en refermant l’armoire, je me vis dans la glace, avec ma robe de cachemire blanc forme empire, le chapeau sur la tête, une figure fraîche et rose comme une rose, les yeux brillants et, en général, la face animée.Ceci m’arrête, je me regarde et encore et encore, puis je deviens pensive, pourquoi pensé-je suis-je si jolie, est-ce pour voir les plus laides et les plus vulgaires nageant dans les amusements de toutes espèces, est-ce pour regretter davantage encore, si c’est possible, ce que j’aime et désire.
0 éternel tourment ! Dieu seul qui me l’inflige sait son étendue et sa puissance sur moi !
Mais lasse de pleurer toujours je me fais courage, et essayant de sourire puis souriant tout à fait sors, reste quelques instants sur la terrasse, puis marche le long des pierres que l’on pose pour la grille, les naïfs Niçois me regardent avec de grands yeux, puis je vais chez maman courant sur l’escalier, rencontre Sacha qui me donne un paquet d’asperges et deux concombres frais, le meilleur présent qu’on puisse me faire, avec cette augmentation, je continue ma course et arrive comme une bombe au milieu de la chambre devant la glace, et m’arrête mes asperges sur un bras et les concombres dans l’autre main, riant et dans une pose que Théo n’eut pas désavouée.
Ici je dis une bêtise, car je ne puis me comparer à Théo, j étais beaucoup mieux, et je me suis comparée à cette actrice parce qu’on la connaît et que ma pose était dans ce genre.
J’étais si enchantée de mon minois qui, sans me flatter, était adorable, que je ne pus rien faire que jouir du plaisir de me voir admirer. Je ne sais pourquoi, dis-je, je suis si gaie aujourd’hui. Il y a de quoi, des asperges, des concombres frais et un nouvel opéra !
On donne pour la première fois « Il conte Ory ». Nous avons le numéro quatre au bel étage.
Allard me fait une coiffure genre Empire, et je mets la robe blanche de soie avec la robe juive. Se sentir jolie, élégante, gaie, et personne ! Chien de chiens !
La salle est pleine, mais je m’ennuie à rester seule comme une poupée, me taire et n’avoir personne à regarder. Aussi vers le milieu de la soirée je suis engourdie, mon gosier se dessèche et il me semble qu’il aurait fallu quelque chose comme le diable, auquel je pense souvent et que je n’oublierai jamais, quand on pense que voilà un homme qui vient, que je vois, que je trouve bien, dont je deviens presque amoureuse, qui, comme pour se moquer de moi me plaît, et beaucoup, et s en va pour que je ne le revoie peut-être jamais. O dérision ! ô cœur humain, ô femme ! Je disais donc qu’il aurait fallu quelque chose comme lui pour me tirer de ma somnolence et me délier la langue qui était littéralement liée. Rien ne vient et je m en vais pas du tout comme j’étais venue.
Dans le salon d’attente je vois défiler tout ce monde de Nice, que je hais et méprise par dépit, et parce qu’il le mérite. 0 la triste salle, cette Prodgers et cette Vigier qui plongeaient leurs becs dans le parterre comme des oiseaux de proie affamés. Cet éternel Gros qui voltigeait de loge en loge pour donner un peu à toutes le bonheur d’un cavalier, cet insigne Saëtone qui suait et rougissait auprès de la Maccainne qui faisait comme lui.
Puis ce pâle, jaune et bilieux comte polonais qui voyant que je ne le regardais pas dans sa loge va, au parterre et s’appuyant contre une loge, les bras croisés me fixe, quand cette manœuvre ne réussit pas, il va dans la grande loge et, de là, me persécute encore.
Il y avait bien Arnim, mais pour peu de temps. Puis cette Volkenstein aux bras rouges, et plusieurs autres misères dans ce genre.