❦
Lundi, 15 mars 1875
Le printemps, le printemps, le printemps ! Le monde s’en est allé, la Promenade est moins peuplée, le soleil plus chaud, les matinées plus belles, les nuits plus odoriférantes et le crépuscule, ah voilà ce que j’aime. Le départ ne m’attriste pas cette année au contraire je voudrais plus vite être seule, seule entendons-nous; je veux Audiffret ou quelque chose dans ce genre autrement je m’ennuierais. Le printemps me rappelle nos promenades avec la princesse, nos conversations du duc, la villa Baquis, le chant des grenouilles, Blackprince sur son petit cheval, London House puis Audiffret tout en blanc que je ne voyais pas, étant tout occupée d’autre chose.Vrai, nos plus doux plaisirs sont dans nos souvenirs, bons ou indifférents.
A deux heures nous partons, Pâris, Sacha, Walitsky, première voiture, deuxième voiture Olga, Nadinka et Julie et enfin troisième panier assez gracieux attelé de deux petits chevaux blancs vifs et gentils, et grelots comme le duc, moi, Marie, Stiopa. C’était convenu hier, nous allons visiter la frégate russe Prince Pojarski (robe grise et chapeau bien).
Dès le premier pas que je fis sur le bâtiment je m’armai de mon plus beau sourire et le conservai tout le temps. Nous avons été reçus et conduits voir la frégate par plusieurs officiers, mais on sait que je ne regarde pas cette espèce la.
Après avoir tout visité même la machine, et les endroits les plus noirs et les salissants nous remontâmes dans la salle à manger où étaient déjà, Walitsky, Sacha, et Pâris en compagnie du baron Dungen Hern-Berg aussi officier de marine, d’un autre et du prêtre. Le prêtre est un curieux personnage il a débuté par être cornette de dragons, puis commissaire de police, puis moine et enfin prêtre. Grand ivrogne de même que cette espèce de baron. Ce dernier nous proposa de voir son chronomètre, très extraordinaire à ce qu’il paraît, on apporte une belle boîte de bois, tout le monde s’avance pour voir, moi aussi pensant trouver quelque machine curieuse, mais au lieu de cela il en tire quatre flacons de liqueurs différentes, - c’est mon chronomètre, dit-il, et je le remonte tous les jours, - c’est-à-dire que tous les jours il vide et remplit de nouveau ces quatre flacons ou carafes. Le ton dont c’était dit et puis son geste et sa figure amoureuse de ces ligueurs nous firent [?] tutti quanti Je me sentais pâlir et craignant d’avoir le mal de mer, je dis de partir.
Nous reprenons nos voitures et repartons. Au port de Nice je vois un steamer anglais, je m’arrête et envoie demander à qui il est, mais les matelots sont anglais et notre groom ne peut rien savoir, je descends, prends Marie par le bras et m’approchant tout près du bord, un matelot me vit et se mit sur l’extrême fin du steamer. To whom belongs this steamer? criai-je, to the duke of... .. non pas, simplement, to the duke of
Malborough
Dirai-je une chose bien bête c’est que ces matelots anglais me parurent bien plus proches que les matelots russes, indifférente sur le Prince Pojarski je me sentis palpiter à l’approche seul d’un steamer anglais, à l’entendre d’une voix anglaise.
- Ce n’est pas ce que je croyais, dis-je à Marie en regagnant la voiture.
Que pensiez-vous donc ?
Je croyais qu’il appartenait au duc de Hamilton ou au prince de Wittgenstein.
Elle me fit encore je ne sais quelle question et nous nous mîmes à parler du duc, de Gioia, de la duchesse. Horreur !
J’ai donc eu le plaisir d’en parler, de dire tout ce que je sais sur lui, sans rougir et sans être soupçonnée aucunement, pendant toute notre promenade.
Il y a peu de monde comme je disais et j’aime cela. On prend le thé en famille, Pâris et Markevitch sont ici.
Maman me dit hier :
*Ah si tu étais vraiment intelligente, tu irais en Russie et tu ramènerais ici Grytsaka.
Maman, cela n’est pas aussi facile à faire qu’on le dit.
Je le sais, c’est pourquoi je le dis.
Non, si j’avais seize ans, et que toutes les voies se fermeraient, je prendrais celui-ci.*
Markevitch a dit à maman qu’on lui a écrit de Poltava que la mère a mené son fils à Odessa pour [le] détacher d’un mariage nouveau. Ah c’est dommage, dommage, dit maman quand j’entrai.
*Quoi ?
Qu’ils marient Miloradovitch.*
Vrai Dieu, je sentis du dépit à cette nouvelle. Mais après on m’expliqua qu’il voulait se marier mais que sa mère l’a emmené. Voilà un qui a envie de prendre femme. Pauvre fou !
Il ne sait pas ce que c’est.