Vendredi, 12 mars 1875

Eh vite ! écrire, écrire, écrire, je me déchargerai, j’en ai besoin; depuis longtemps, faute de temps, je n’ai chanté mes jérémiades, et tous mes ennuis accumulés m’étouffent !
Il y a du nouveau, mais je vais commencer par le commencement. Pendant que je jouais du piano, la porte s’ouvre et à ma grande surprise je vois entrer maman, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
A peine sommes-nous dans sa chambre qu’arrive de Mouzay, fait mille tendresses en excellente femme qu’elle [est], narre sa brouille avec la grande marquise et demande la cause de la rupture avec les Howard. Je suis si agitée que je cesse à chaque instant pour me regarder dans la glace ou pour faire un tour dans la chambre ou pour lire un passage des femmes célèbres, ou pour fumer.
Reprenons, maman confuse dit que nous ne nous voyons plus, qu’il n’y a pas eu de désagréments, ni aucune cause. Je rougis. En effet, le prétexte de Mme Howard est si vil qu’on ne le dit pas facilement.
Alors de Mouzay s’offense.
- Comment, moi je vous conte toutes mes affaires et vous vous taisez. On dit en ville que la Prodgers en est cause, qu’elle a posé cela comme une des conditions.
Cette idée m’était venue tout d’abord, mais je ne sais pourquoi je ne m’y suis pas arrêtée. Oh ! mon oncle que de malédictions sur notre tête ! Si vous pouviez voir quelle amertume il y au fond de mon âme et dans ma figure quand j’écris cela, certes vous seriez effrayé. Si vous pouviez savoir ma colère et ma haine pour vous, tout bête que vous êtes vous nous arrêteriez. Si vous pouviez voir quel mal vous me faites, mes larmes, mes serrements de cœur, mes humiliations, mes rages et mon désespoir, tout homme sans cœur, sans foi ni loi que vous êtes, vous auriez pitié de moi. (pausa et larmes, sanglots). Je me suis fait une jolie coiffure, j’étais fraîche, mes yeux brillaient et me voilà rouge, éplorée et triste !
Ah ! mon oncle, mon cher oncle, idiot ou lâche, je ne vous en maudis pas moins !
Je ne pleure plus, je suis un peu pâle et l’indignation et la colère m’ont rendue de nouveau belle ! Oui, mais ce n’est que pour le moment où je suis indignée, excitée, dans un instant je serai pâle. J’aurai les yeux cernés, et dans l’avenir une ride de plus.
Ce n’est pas tout, on se prive de robes, on ne bâtit pas la maison qui est nécessaire, je couche avec ma tante, dans ma maison je n’ai pas de chambre, on n’a qu’un domestique, on a des dettes, et on achète une villa à Georges !
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je cesse, je vais chez maman, tout ce que je pourrai dire ne sera jamais ce que j’éprouve !
Que le bon Dieu le pardonne, mais quant à moi je n’ai ni pitié, ni charité et je le maudis.
Mais d’où vient cette faiblesse voilà que je me repens, que j’ai pitié. 0 mon Dieu, ayez donc pitié de moi.