Samedi, 27 février 1875
Je voulais aller à San Remo mais la tante qui est rentrée hier au soir, m'a demandé dix fois depuis ce matin si j y vais quand je lui disais oui depuis le matin, cela m'a impatientée et je ne vais pas.
Le ciel s'éclaircit et je sors, vraiment au lieu d'un printemps nous avons un automne comme j'aime, il ne manque que Blackprince et ses chiens.
Dans quelque temps je prends Nadinka, mais en passant le Cercle j'aperçus le coupé de Terffidua.
-* Nadinka, veux-tu manger ?
— Oui.
— Allons ici. - C'est bien*. (Robe bleue et jaquette, chapeau gris bien), sous la galerie était une foule de gens entre autre Manara le faquin italien et Terffidua, Nadinka très scandalisée de nous voir tant regardées par cette canaille, non pas par Manara en particulier mais par toute la canaille en général. Pendant que nous prenions notre repas. Manara vint frapper à la fenêtre pour appeler la demoiselle de comptoir, manière assez fantaisiste d'appeler puisqu'à côté de la fenêtre était la porte, mais, personne ne venant à cet appel, il vint à la porte avec Terffidua et un autre. Misérable Italien tu me payeras tes airs impertinents ! La pluie recommence furieuse et nous allons à la Tour Magnan, espèce de villa où disait-on il y avait une bonne d'enfants et Nadinka en cherche une.
Puis avec Alexandre et Julie chez Manby, Platon etc. Quelques minutes avant dîner je suis prise d'un souvenir du duc qui me fait adosser à la grande glace et fermer les yeux. De retour du pavillon au lieu de passer ma robe de chambre pour écrire et prendre le thé, comme j'en ai l'habitude, je m'assis sur le lit sans même ôter la mantille grise, avec laquelle je traverse la cour et pleurai mais doucement et béatement.
[Annotation: décembre 13,1872, juillet 1872 - Les yeux fermés parce qu'alors je le vois mieux. Alors c'est donc vrai, ce n'est pas l'imagination, je ne l'ai pas inventé, fait ? Plus de temps s'écoule et plus je m'en convainc. C'est étrange, pourtant, étrange parce que c'est la première fois. Cela existe, cela ou autre chose, puisque je sens quelque chose de nouveau, de doux, de triste, puis par moment de furieux, de douloureux, d'impossible à expliquer. Je suis comme cela quand je pense à l'homme, pas à une autre personne, donc c'est lui.
Je suis forte et orgueilleuse parce que je porte en moi mon amour, caché à tous, mais il est bien à moi et je le garde.
Forte et orgueilleuse mais faible et humiliée aussi. Moi aimer la première, moi désirer un homme, moi avouer une pareille bassesse !
Est-ce que je l'aurais vu et aimé pour ne plus le revoir et pour qu'il ne sache jamais rien ? Est-ce que pendant trois ans j'aurais pensé nuit et jour à lui pour rien ?
Est-ce qu'il ne le saura jamais, est-ce qu'il ne m'aimera pas un jour ? Est-ce que je me serais abaissée pour rien ?
Est-ce que Dieu m'a donné ce beau corps, cette jolie figure, cette peau blanche, des joues roses et fraîches, ces lèvres vermeilles et ces cheveux d'or pour que je me perde ainsi dans l'obscurité ? Oh ! non, non assurément non, Dieu ne fait rien pour rien ! Et s'il m'avait faite ainsi pour me punir en me tourmentant ?
S'il me permet de croire en ma valeur pour que je sois malheureuse ?
Car j'ai bien mérité une punition, j'étais et je suis volontaire, hautaine; j'ai traité en égaux mon grand-père, ma mère, ma tante et en inférieur tout le reste. Je suis vaine et avide de pompe, de gloire !
Mais je ne suis pas méchante, mon Dieu, je ne rudoie ni les domestiques ni les pauvres. Je donne quand je peux.
Je jure et d'ailleurs je n'ai pas besoin de jurer, Dieu sait bien que je dis la vérité, je jure que je n'ai jamais fait de mal avec préméditation, que je n'ai jamais voulu humilier personne, que jamais je n'ai fait sentir ni à une institutrice ni à un obligé son infériorité ce qui serait si cruel, que je n'ai jamais battu les chiens, oh je mens, je mens, plusieurs fois, furieuse, je venais apaiser ma colère en donnant des coups à mon pauvre Prater, mais en revanche je ne maltraite jamais les chiens errants au contraire. Que puis-je dire encore pour me justifier.
Mon Dieu, par moments je suis emportée mais je ne suis pas méchante, j'ai reproché plusieurs fois à Dina et d'autres leur ignorance mais seulement quand ils m'impatientaient en voulant me prouver des choses qu'ils ne savaient pas. Je vous demande bien humblement pardon, ô mon Dieu de toutes mes fautes volontaires et involontaires, pardonnez-moi donc, Grand Dieu, soyez clément.
Me punirez-vous donc Seigneur et me ferez vous souffrir, car j'ai la satisfaction de pouvoir dire que je souffre et............d'amour. Mais non il n'y a pas eu d'exemples qu'on aimât sans que la personne qu'on aime ne le sût tôt ou tard, et pourtant s'il ne pensera jamais à moi, aurai-je le courage de dire, oh non, non !
Mais qu'est-ce que l'amour ? Ah ! voilà. Chacun le dit, personne ne le sait. On a donné à cette sensation étrange un nom, comme on a donné le nom de fluide à la force incontestable mais incompréhensible de l'électricité, l'électricité dont on a fait une science sans seulement savoir ce que c'est, qu'on explique par des aphorismes, des suppositions des inventions. Expliquer une chose qu'on ne comprend pas, il faut être savant pour faire une pareille énormité.
Mais tous ces savants, tous ces philosophes ne disent-ils pas à chaque instant de ces sublimes énormités, et ne sont-ils pas des idiots à force de savoir et d'esprit.
Quand je lis des passages de ces sages anciens, de ces philosophes célèbres, je trouve un quart de vérité et de bon sens et trois quarts de non-sens et de vains radotages. Combien ont expliqué I amour, les uns grossièrement et matériellement, les autres bêtement, et c'est naturel, comment vouloir expliquer ce qu'on ne comprend pas. Cela existe incontestablement comme les boules de feu, mais, mais qu'est-ce que cela ? Voilà où il faut s'arrêter, admettre l'existence et renoncer à expliquer l'inexplicable.
Preuve qu'il y a des choses au-dessus de l'intelligence humaine, et au niveau seulement de celle de Dieu, c'est qu'Adam et Eve furent chassés du Paradis pour avoir voulu trop savoir.]