Journal de Marie Bashkirtseff

Est-ce que Dieu m'a donné ce beau corps, cette jolie figure, cette peau blanche, des joues roses et fraîches, ces lèvres vermeilles et ces cheveux d'or pour que je me perde ainsi dans l'obscurité ? Oh ! non, non assurément non, Dieu ne fait rien pour rien ! Et s'il m'avait faite ainsi pour me punir en me tourmentant ? S'il me permet de croire en ma valeur pour que je sois malheureuse ? Car j'ai bien mérité une punition, j'étais et je suis volontaire, hautaine; j'ai traité en égaux mon grand-père, ma mère, ma tante et en inférieur tout le reste. Je suis vaine et avide de pompe, de gloire ! Mais je ne suis pas méchante, mon Dieu, je ne rudoie ni les domestiques ni les pauvres. Je donne quand je peux. Je jure et d'ailleurs je n'ai pas besoin de jurer, Dieu sait bien que je dis la vérité, je jure que je n'ai jamais fait de mal avec préméditation, que je n'ai jamais voulu humilier personne, que jamais je n'ai fait sentir ni à une institutrice ni à un obligé son infériorité ce qui serait si cruel, que je n'ai jamais battu les chiens, oh je mens, je mens, plusieurs fois, furieuse, je venais apaiser ma colère en donnant des coups à mon pauvre Prater, mais en revanche je ne maltraite jamais les chiens errants au contraire. Que puis-je dire encore pour me justifier. Mon Dieu, par moments je suis emportée mais je ne suis pas méchante, j'ai reproché plusieurs fois à Dina et d'autres leur ignorance mais seulement quand ils m'impatientaient en voulant me prouver des choses qu'ils ne savaient pas. Je vous demande bien humblement pardon, ô mon Dieu de toutes mes fautes volontaires et involontaires, pardonnez-moi donc, Grand Dieu, soyez clément. Me punirez-vous donc Seigneur et me ferez vous souffrir, car j'ai la satisfaction de pouvoir dire que je souffre et............d'amour. Mais non il n'y a pas eu d'exemples qu'on aimât sans que la personne qu'on aime ne le sût tôt ou tard, et pourtant s'il ne pensera jamais à moi, aurai-je le courage de dire, oh non, non ! Mais qu'est-ce que l'amour ? Ah ! voilà. Chacun le dit, personne ne le sait. On a donné à cette sensation étrange un nom, comme on a donné le nom de fluide à la force incontestable mais incompréhensible de l'électricité, l'électricité dont on a fait une science sans seulement savoir ce que c'est, qu'on explique par des aphorismes, des suppositions des inventions. Expliquer une chose qu'on ne comprend pas, il faut être savant pour faire une pareille énormité. Mais tous ces savants, tous ces philosophes ne disent-ils pas à chaque instant de ces sublimes énormités, et ne sont-ils pas des idiots à force de savoir et d'esprit. Quand je lis des passages de ces sages anciens, de ces philosophes célèbres, je trouve un quart de vérité et de bon sens et trois quarts de non-sens et de vains radotages. Combien ont expliqué I amour, les uns grossièrement et matériellement, les autres bêtement, et c'est naturel, comment vouloir expliquer ce qu'on ne comprend pas. Cela existe incontestablement comme les boules de feu, mais, mais qu'est-ce que cela ? Voilà où il faut s'arrêter, admettre l'existence et renoncer à expliquer l'inexplicable. Preuve qu'il y a des choses au-dessus de l'intelligence humaine, et au niveau seulement de celle de Dieu, c'est qu'Adam et Eve furent chassés du Paradis pour avoir voulu trop savoir.]