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Dimanche 18 mai 1884
Il y a Mme Gaillard, Bagnitsky à dîner. Et Emile Bastien très attendri de ma lettre. Il m’a dit bonjour d’un air tout autre et plusieurs fois j’ai vu qu’il me regardait avec tendresse en tout bien, tout honneur. Je lui avais écrit si gentiment: « n’en parlez à personne pour éviter les potins, que cela reste entre nous. »
Et nous voilà amis à cause de notre tendresse commune pour le grand Jules. Vous verrez la suite.
Bagnitsky me dit (je rentrais du bois où j’étais allée avec les demoiselles Saritsky de passage ici, le père qui avait voulu épouser maman est devenu un grand personnage et maintenant maman fait la cour à ses filles) que chez le peintre Bogoluboff on parlait du Salon et que quelqu’un a dit, ce quelqu’un est un artiste qu’il n’a pas voulu nommer bien entendu, donc ce quelqu’un a dit ceci: « Il y a un très bon Bastien-Lepage, signé Bashkirtseff’.
Comme j’en suis devenue toute tremblante car je le prévoyais l’architecte me dit de me calmer.
— Mais vous ne savez pas ce qu’on dit ! (nous parlions russe)
— Si je le sais, venez que je vous le dise.
Et dans l’antichambre il se met à me consoler, que c’est absurde, que personne ne le croira, et que si mon tableau ressemble à ceux de son frère, c’est uniquement parce que comme lui je cherche la vérité et suis sincère devant la nature etc. Enfin moi qui me sentais comme une coupable et qui un peu plus allais croire qu’il devait être furieux contre moi de ces calomnies.
Car enfin c’est infâme et pour Jules Bastien-Lepage, autant que pour moi !! Eh bien cet excellent homme me console comme il peut, me rassure; j’en suis presque heureuse tellement j’avais peur que tout ça ne me donne l’air d’avoir imité Bastien-Lepage et de le compromettre et de enfin... Cet homme devrait être furieux pour son frère. Et je le regarde comme l’écho fidèle de son frère... Bien, je suis donc très attristée et me plains de l’infamie humaine un peu pour me faire rassurer, consoler et cajoler par Mme Gaillard, Bagnitsky et Emile, ces deux derniers me parlent comme à une enfant et finissent par me baiser les mains. Ça m’amusait au fond d’inspirer de la compassion et surtout Emile qui me secouait le bras en disant: voyons, soyez au-dessus de ça. Vous êtes une force etc. Vous ne sauriez croire l’importance que j’attache à ce que dit ce garçon.
C’est que c’est la sincérité en personne. C’est même drôle. Il m’arrive de dire en riant que je suis la plus grande des artistes et ce charmant naïf m’arrête sérieusement: « voyons, vous ne pouvez pas penser cela, pourquoi parler ainsi quand on a un grand talent véritable ».
Il est un peu sot parfois mais c’est un artiste et ses jugements sont remarquables, je les crois du reste de Jules, ce qui est tout simple.
J’étais donc là à dire tristement que la vie est amère et maman qui très bête se mêlait tout le temps de faire rater tous mes effets en prenant cela au tragique en venant me rassurer. Elle s’imagine ! Non c’est insensé. On ne se figure pas ! Elle voulait me faire croire que Bagnitsky avait inventé ça pour me taquiner, ou que le monsieur qui l’a dit, l’a dit exprès pour me faire enrager, « connaissant probablement mon caractère ».
C’est délirant n’est-ce pas. Monumental. Supposez, lui ai-je dit plus tard, que je sois vraiment, profondément affectée par ces racontars. Croyez-vous que vos paroles imbéciles me calmeront. Non avec cette femme il n’y a pas moyen.
Mais tout ça c’est les petits plats. Voilà la grosse pièce. Devant Mme Gaillard, devant Bagnitsky que l’architecte connaît à peine, elle se met à débagouler toute l’histoire des médecins, de la femme de Souny, de la maladie de Jules insistant sur les détails de ses souffrances et des dangers qu’il court. C’est que pour comprendre cette énormité, il faut savoir combien cet homme adore son frère et quel chagrin humiliant et horrible c’est pour lui que d’entendre détailler sa maladie par des indifférents. Il reste enfermé pour qu’on ne lui en parle pas. Il y deux lignes illisibles Est-ce agréable d’entendre... Mais vous rappelez-vous comment je recevais et on recevait chez moi la Mouzay qui m’écrivait que je suis à la mort et me conseillait tel ou tel médecin.
Et après ce que j’avais écrit. Ah ! c’était si bête, si sot, si indélicat, si balourd... Et moi je devenais une imbécile, une bavarde, une indifférente !
Ça m’apprendra, ça m’apprendra, ça m’apprendra ! Pourquoi le leur ai-je dit ? Ah ! Misère !
Non mais voyez-vous leurs grosses pattes fourrées dans mes amitiés sentimentales. Ah !
Il est quatre du matin. Dîna voyant que j’étais furieuse a retenu tant qu’elle a pu Emile et Bagnitsky pour qu’il soit trop tard pour des explications en famille. Ça n’a rien empêché... Je leur ai dit ça de deux à trois heures du matin dans la chambre de maman. A t-on idée de ça aussi ! Ah ! ces gens-là me tueront. Si encore je leur demandais de me seconder, non, je les conjure à genoux de me ficher la paix, voilà tout ! C’est tout. La Paix, la paix, la paix ! Restez neutres. Neutres voilà tout.
Que j’aie la liberté de me plaindre et de parler des misères humaines, de philosopher avec les gens qui viennent sans qu’on me fasse des scènes ridicules.
En somme je suis flattée du bruit que fait mon tableau. On m’envie, on me calomnie, je suis quelqu’un. Il m’est donc bien permis de poser un peu si tel est mon plaisir. Mais non, je dis d’un ton navré:
- Croyez-vous que ce n’est pas horrible et n’y a t-il pas de quoi être abattue ! Je passe six années, les six plus belles années de ma vie à travailler comme un forçat; ne voyant personne et ne jouissant de rien de la vie ! Au bout de six ans je fais quelque chose de bien et on dit que ce n’est pas moi ! La récompense de tant de peines se change en une calomnie affreuse !!!
C’est, étalée sur une peau d’ours que je dis cela, les bras inertes, sincère et poseuse en même temps. Alors ma chère maman le prend à la lettre, (et ce n’est pas encore ça, supposez que je sois vraiment désespérée à en mourir ce n’est pas ces bêtes d’inventions et ces mensonges naïfs qui me consoleront,) et met les pieds dans le plat !!!!!!!
Je suis restée à répéter ça et qu’on me fera mourir etc. Assise sur l’escalier et criant assez fort pour être entendue de la chambre. J’en ai le gosier gonflé. Je ne me coucherai pas. Seulement restée seule et cédant à mes instincts d’invincible gaieté je m’amuse à pousser des sons de bête féroce pour térroriser Coco qui devient comme fou et fait des bonds comme si on lui appliquait un courant électrique. A la fin il voulait absolument s’en aller avec Rosalie me regardant avec épouvante.
C’est qu’il est original, plus il a peur de moi plus il se serre contre moi, c’est-à-dire voilà, il s’enfui en délire et comme je l’appelle il se jette dans mes bras la tête baissée comme au désespoir et aimant mieux en finir tout de suite, cachant le nez dans mon cou et tremblant. Pauvre vieux.
Là, il fait grand jour et nous voilà au lendemain.