Mercredi 16 mai 1883

Il fait si chaud qu’on ne vit que le soir. Je me suis imaginée que Bastien allait venir et naturellement il n’est pas venu, alors je monte chez moi, très heureuse de tout cet étage tranquille, avec l’infini du ciel...
Seulement le printemps ne me pousse pas au sentiment mais aux enfantillages ! Rosalie dit que je finirai mal, (j’ai l’habitude de toujours dire à Coco : tu finiras mal) et que ce n’est pas Dieu possible qu’on se lève du lit et qu’au lieu de dormir on revête un peignoir de bain pour se promener dans l’atelier et jouer avec Coco auquel je dis que je le méprise. Alors les voitures qui passent ce sont des visites pour Coco; des visites de condoléances, parce que je l’ai méprisé. On entend le sifflet des chemins de fer et la cloche de l’église de la rue Brémontier...
C’est très poétique... Par ces belles soirées on devrait faire des parties de campagne... Sur l’eau, au diable, avec du monde; quel monde ?
Je pense à tout ce Paris des Champs Elysées et du Bois qui vit... pendant que je suis là, en Amérique. Fais-je bien, fais-je mal de jeter ma jeunesse en pâture à des ambitions qui me... Enfin vais-je recueillir les intérêts du capital employé ?
Ce sifflet est très harmonieux la nuit, un tas de gens reviennent de la campagne, fatigués, rêveurs, heureux, pochards, éreintés...
Toujours ce sifflet...
Quand je serai célèbre... Et ce sera peut-être dans un an... Je suis très patiente comme si j’étais sûre...
Il faut avoir plus d’aplomb devant Bastien-Lepage. Il faut qu’il voit que je le comprends. Mais on ne peut rien si on se voit rarement... on ne sait ce qu’on dit...
Et s’il était à moi ce petit peintre il en serait comme de l’Arlequin... et comment voulez-vous qu’il en soit ? Ce n’est pas un Gambetta qui était un sujet complet, ici l’emballement est relatif, conditionnel et local...
Le sifflet, toujours... Et on dit que quand on entend le sifflet comme ça c’est que le temps est à l’orage et voilà que ça me fait penser à ce que dit Dominique de l’orage qui va éclater, dans « Paul et Virginie »...
Bien difficile de lire Balzac dans ces dispositions d’esprit, mais je ne lirai rien d’autre, pour ne pas me monter la tête...
Encore la cloche et le sifflet.