Samedi 3 décembre 1881

Hier soir Julian est venu avec Tony. N’est-ce pas gentil de venir s’ennuyer avec ma tristesse ? Il est vrai qu’il y avait Dina, gaie, grasse, réjouie et coquette. Mais quand je ne parle pas peinture ces deux hommes m’intéressent fort peu. Je les aime bien seulement, chez Tony par exemple j’arrive, je montre des études et après cela on cause et c’est charmant. De même avec Julian je lui apporte si non une peinture, un projet, une idée, nous en causons à fond, le plus souvent il m’encourage, puis la conversation s’étend et dure deux heures. Mais comme cela sans peinture, sans projets d’avenir, sans espoirs de bonne exposition, sans rêves de récompense !... je suis morte. Si nous avions été seuls avec Julian il m’aurait remonté en mettant le doigt sur la plaie et en me parlant de tous mes chagrins, et je me serais plainte et j’aurais pleuré. C’est égal il comprend bien tout ce que je souffre et cela lui fait de la peine j’en suis sûre. Et Tony et ces études que nous devions faire !... Ah ! quelle tristesse mon Dieu... Ils ne cherchaient même pas à me consoler... Si non par des banalités: qui est-ce qui n’a pas perdu un mois dans sa vie ! Faites des illustrations; ça passera si vite ! Chaque salon est une étape et je vais perdre cette année...
dans la marge
Bojidar est venu deux ou trois fois, l’illustre mannequin continu à être ami.