Lundi 7 novembre 1881

Un monde fou et nous sommes au troisième rang, l’effet est manqué mais nous causons avec Adeline qui dit-elle me regarde comme sa propre filie et puis et surtout tout va bien sur la terre, je suis plongée dans un bien-être ravissant, Paris, ses élégances, une température douce, les boulevards, les horloges, pneumatiques... Avec quel plaisir on revoit cela, comme cela repose, comme on entre en possession de soi-même. Bénis soient les voyages pour vous donner ces douceurs de retour. Et la chambre et le président Brisson et Gambetta simple député impassible et superbe à son banc. Superbe au physique, sérieusement, surtout assis, et tant pis pour ceux qui le trouvent laid. Dans le fond présidentiel il se laissait aller et son torse s’épanouissait d’une façon lamentable, mais assis sur son banc, les bras croisés et écoutant impassible les pénibles réponses du gouvernement il est superbe. Une tête d’une puissance formidable et que les jolis hommes sont d’un affreux à côté de cette tête léonine.
Maintenant... Vous parlerai-je... Oui, n’est-ce pas. Il m’a paru jeune et devant durer longtemps encore... Vous savez que c’est ma préoccupation. Après la Chambre nous sommes allées prendre une tasse de chocolat, acheter un livre, un chapeau, douces flâneries parisiennes qui me paraissent divines après l’Espagne et restée seule en voiture il me prend une grande peur que je ne sois troublée dans mon travail par cela même pourquoi il faut travailler. Alors tout bêtement n’est-ce pas cet homme me plaît au delà de toute mesure, c’est comme si c’était tout nouveau, comme si ça ne durait pas cinq ans; car je puis bien compter dès le premier jour. Seulement il me semble que à présent j’apprécie mieux et je jouis d’avantage de la vue de cet être qu’on dit pas beau...! C’est-à-dire Adeline le trouve vilain mais elle aime le genre gommeux. Il y a peut-être plus d’un an que je l’ai vu... Pour une passion immatérielle... C’en est une. Mais tout à l’heure en voiture revenant chez moi par ces rues bruyantes et ravissantes (ô Espagne !) je me suis signée vingt fois de peur que ça me prenne sérieusement, un moment ça m’a paru devoir être un trouble réel...
Je veux bien aimer si c’est aimer mais je veux rester tranquille.
Le procès est fini, la villa trouve acquéreur à cinq cent mille francs, tout se calme, je ne crains plus rien, personne ne me le prendra puisqu’il est déjà marié. Il n’y a plus qu’à travailler car tout est là...
Ce grand être avec sa mollesse créole et sa bouche d’enfant sous une moustache terrible. Est-ce que je sais s’il est distingué ou joli ? Il est aimé, il est mien, il est le seul qui soit mon pareil, mon frère, mon compagnon naturel, mon amant prédéstiné. Tous les autres quand même je les adorerais seront toujours des étrangers pour moi et celui-là c’est maman, c’est mon fauteuil, c’est mon intérieur, c’est moi-même.
Et je crois même que c’est un frère célèste plutôt qu’un homme que j’aime. Des aspirations d’une pureté... invraisemblable. Ah ! l’imbécile. Mais non il fallait tout ce temps alors je n’étais pas faite [pour être] sa femme, j’aurais été malheureuse de sa malheureuse politique... Tout est pour le mieux. Voyons quel malheur pourrai-je craindre ? Est-ce que la chance tournerait ? Il me semble entrer dans une vie meilleure.
Et cet animal-là ne se doute pas... Et ce qui est pire parle de moi comme d’une qui l’a aimé ? Tout le monde dit que j’ai eu cette passion. L’ignoble Blanc, Antoine, capitaine de frégate le dit. Ah ! si je découvrais que cet être aimé est un bourgeois content de sa vie de famille !... Je sais qu’il trompe sa cuisinière maigre... Enfin n’est-ce pas désolant de le trouver calmé, embourgeoisé, terre à terre et ne pensant en fait d’amour qu’à avoir de jolies maîtresses à peu près du monde dans les prix doux comme sentiment... Enfin à la parisienne... Ce serait ça le frère célèste ? Si on lui disait ce que j’en pense ce serait du chinois et ce que je crains par dessus tout c’est de trouver en lui ce fond bourgeois qui me désespère dans ma famille. Enfin si en nous rencontrant il allait inconsciemment aplatir toutes ces fantaisies ailées ?.. Enfin si je ne me retrouvais pas toute entière dans lui comme le premier jour où je l’ai vu et que tout ce qu’il disait j’avais voulu le dire avant ou en même temps que lui; où il résumait en termes propres toutes mes pensées confuses et où tout ce qu’il disait je l’avais pensé ou rêvé ? Enfin s’il était devenu impropre à toute espèce d’adaptation... Si je retrouvais un étranger au lieu d’un autre moi-même. Un bon monsieur occupé de se faire réélire... A ce propos il a été élu magnifiquement et le sera encore vingt fois, il paraît qu’il tient son pays comme personne.
Enfin si je ne trouvais plus personne ? Que cela soit parce qu’il serait devenu trop ordinaire ou qu’il ne se soucie pas de moi ?
Il me semble que le moment viendra absolument où il m’aimera à la folie. Et si non. Eh bien si non et si je suis lâche et folle il y aura toujours l’emploi de maîtresse agréable... Et puis c’est impossible, s’il a perdu tous les sentiments exquis que je rêve eh bien nous les lui feront retrouver, nous le transformerons, il le faudra bien... C’est que Julian croit qu’il a eu quelque chose pour moi, il ne se figure pas qu’il est venu vingt fois à la maison en étranger et que jamais il n’y a eu question de rien... Julian se le figurait comme un Don Juan qui ne laisserait échapper aucune occasion... sans qu’il y eut rien de grave il pense que c’était tout autement, je lui explique et il ne veut pas comprendre. Enfin comme si... Il est vrai que trois jours avant son mariage il, lui Cassagnac a bien su plus qu’il n’en était même, il m’a cru folle de lui au point de ne penser ni à l’ambition ni à rien calculer et il ne croit pas que je suis contente de ne pas l’avoir épousé tout en le trouvant... fort bien. Oui mais il ne s’agit pas de moi, il s’agit de lui. S’il allait ne pas m’aimer ? Julian s’imagine que notre rencontre quand je sera célèbre va réveiller dans son cœur des jalousies, des regrets, des rages; mais puisqu’il n’a jamais rien eu pour moi ! C’est comme si Wodzinsky devenait illustre et que je l’aime en le revoyant; pourquoi ? Est-ce qu’il n’y a pas un tas de femmes célèbres !... Est-ce une raison ?