Samedi 5 novembre 1881

Je suis à Paris ! Ravissement immense. Je comptais les heures en me morfondant en wagon. L’air vif ou le soleil brûlant de l’Espagne me font trouver délicieux le calme gris de la belle ville et je pense avec plaisir aux céramiques du Louvre, moi que ça ennuyait rien que d’y penser.
Aussi j’ai fait trente six choses, je me suis achetée un chapeau et vu Doucet puis ramassant toutes mes études je vais chez Tony et après chez Julian.
Ils me reçoivent avec une joie si sincère, surtout Julian avec qui nous restons à bavarder jusqu’à six heures et demie, la conversation ayant fini par tomber sur Cassagnac... Quant à mes études il faisait déjà trop sombre, Tony, seul les a vues, du reste ce sont des esquisses rapides et troublées par ma famille, néanmoins ce gentil garçon croit que je commence à y morde un peu plus...
La tête de l’assassin est trouvée très intéressante. Ah ! je suis ravie d’être enfin là ! Ce cher Tony et ce cher Julian, pourvu que le ciel me conserve ces deux amis.
Il croyait que je n’allais revenir que beaucoup plus tard et malade et peut-être pas revenir du tout.
Ah ! que la sympathie est une douce chose, mais la peinture surtout. Julian est venu me faire dire ce que j’ai à peine dit ici, c’est que le travail seul me donnera la célébrité, c’est-à-dire c’est lui qui le dit et qu’alors Cassagnac presque vieux, défait en politique, ennuyé d’une femme et d’un enfant se trouvera en face et d’un petit astre brillant et alors je ferai ce que je voudrai. Je lui avoue franchement que c’est mon but... Enfin sans cela même il faut arriver, il faut arriver, il faut arriver.
Tony a été plein de bonté et m’a dit qu’il viendrait me voir un de ces soirs...
Mais pourquoi Julian me dispose-t-il à parler de chose, enfin il a l’air d’avoir envie que je continue à l’aimer... Et puis... Nous causons de notre hôtel et du bel atelier et je dis que ma famille m’embête tant, que je vais me marier. Alors il me plaisante sur Tony et me demande si sérieusement je l’épouserais... son père Rodolphe m’y pousserait volontiers, son Tony, un si charmant garçon et ce serait une fin si agréable. Car ils me connaissent bien et surtout Julian et n’ont pas de moi l’opinion que de prime-abord peuvent prendre quelques imbéciles naïfs.
Mais je réponds naturellement de façon à lui ôter toute idée de ce genre. Ce n’est pas que je ne prendrais pas dans des moments de lassitude extrême vers une bonne association tranquille et songer si l’association est artistique par dessus le marché... Ce serait peut-être charmant mais ce serait du propre !
Elle a épousé son professeur !
Aussi je ne m’y arrête pas pour un instant, c’est seulement pour dire.
Et le soir avec Bojidar nous causons et clouons nos chiffons espagnols. Ma bibliothèque est couverte d’étoffes, de broderies, de draperies, de guitares, ornée de ruches arrangées en trophées. Et il y a encore à ranger mille riens, des toiles, des photos et les meubles et encore des chiffons. Ah ! qu’on est bien au sein de sa famille ! Par famille j’entends les objets inanimés.
Et Saint Amand que j’oublie, il passe là tous les jours et il est monté aussitôt... Joie et fraternité. Est-elle en beauté ! Oh ! ne voyageons plus, c’est pour quoi sera à la mode, à nous tous les succès etc. etc.