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Vendredi 23 septembre 1881
Les Russes d’hier sont arrivés à lier conversation. Naturellement je suis encensée à plein nez, les autres regardaient ces deux infortunes réunies et n’ont pas manqué de rire un peu.Depuis Mais je suis si dégoûtée de tout cela que voilà quatre heures que je reste à faire des patiences, comme paralysée, n’ayant pas le courage de traverser la chambre. Il fait un temps gris et de temps en temps une petite pluie fine. Il me semble que ma vie est finie, que je ne sortirai jamais de cette humidité ni de ce brouillard moral...
Je ne puis aller en Italie comme j’en ai le désir, recommencer les ennuis de 1876 ? Ah ! non, une première fois, pour savoir, oui, mais à présent non. Je pourrais y aller bien mariée ou célèbre, sans cela non. C’est aller à des tourments sans fin. Quand je pense que j’avais encore ajouté aux ennuis réels... cet Antonelli qui ne m’a jamais plu une heure et dont on a fait un roman, une histoire, presque un scandale... Ce n’est pas parce que c’est passé, mais tenez cette horreur de Larderel eh bien là au moins il y a eu quelque chose, une toquade violente et réelle, tandis que... Et si j’ai eu l’air de, si je lui ai fait croire que je l’aimais, cet indifférent, c’était maman qui disait: ça n’engage à rien, et tu l’attirera; on en fera peut-être quelque chose, ne brusque rien, quand même tu lui dirais que tu l’aimes... Et entendant cela, des conseils si légers... Je me disais qu’une femme sage et ma mère ne m’en donnerait pas de pareils si ce n’était vraiment utile, lorsqu’on entend des folies dites par des gens qu’on croit sensés, ces folies semblent le résultat de l’expérience... Je ne sais m’expliquer... On se dit puisqu’un tel autorise une légèreté je puis bien la faire. Je vous jure que je n’invente pas des excuses et du reste j’ai l’habitude de garder la responsabilité de mes actes... Mais là ! Ma mère est enfant et provinciale... et n’a jamais du reste si je lui disais cela elle crierait à l’abomination, jamais elle n’a conseillé rien..
dans la marge
Vous connaissez trop l’innocence de la première qui est une sorte de corruption... Sans trop de mal. Je suis malveillante sans le vouloir, faute de bien m’exprimer.
Ce serait une étude curieuse à faire... si on avait du talent, vers douze, treize ans avec Collignon nous sortions souvent et nous remarquions les promeneurs naturellement, on en causait en rentrant, maman s’étonnait, s’est fâchée une ou deux fois; puis moi continuant à parler des hommes comme d’une nouveauté elle s’est habituée, puis j’ai chargé la note en disant des folies dans l’exubérance de mes quinze ans, dans cette frénésie de la vie qui me rendait parfois réellement folle. Alors elle-même s’est mise à m’écouter comme encore à présent quelquefois parce que tout ce que je fais doit être admirable, et nous sommes devenues très légères toutes dans la maison, en paroles s’entend.
Alors il y a eu tout ça, et je me mis à pousser des cris d’indignation dans ce journal, contre moi. C’est que sans le savoir j’étais [Mots noircis: absolument pure tout en écrivant, par pose, que les hommes étaient faits pour être trompés etc. et autres lieux-communs avec lesquels je croyais montrer mon intelligence, mon expérience, ma précocité...
Enfantillages ! (J’écris tout cela d’un air désabusé de trente cinq-ans). A lire certaines phrases on dirait que je suis tombée dans le fond de l’abîme, des pages qu’on peut inter]prêté] d’une façon immonde, des horreurs ! Parce que je me suis embrassée avec un jeune homme. Je suis loin de regretter mes indignations et cela me paraît aussi immonde à présent qu’alors, plus même.
Car je n’admets pas même en rêve des chutes plus... grandes... Mais je lirais ce que j’ai écrit, d’une autre que je ne manquerais pas de supposer des atrocités, ainsi donc n’accusons par les autres de malveillance...
Je vous raconte cela parce que l’autre jour en relisant les anciennes pages je me suis figurée que certains passages pourraient tomber sous les yeux de quelqu’un qui ne lirait que cela... Ah ! j’ai toutes les apparences contre moi, pour en revenir aux Russes. La Basilevitch m’a reconnue à la Redoute de M. d’Osmond et au bal de l’Opéra. Qu’elle le dise et tout est dit. J’étais insensée, je le suis peut-être encore, depuis quand ne le serais-je pas. Il y a un an et demi encore à Murcie, Arnaud. Est-ce que je recommencerai ces imprudences qui me perdent...
Nous sommes allées sur la plage vers six heures et y avons rencontré Diaz de Soria auquel Julian a parlé de mon talent dans des termes dont il faut lui savoir gré. Le soir j’ai une figure que je ne vois plus depuis quelque temps; un éclat, une fraîcheur, quelque chose d’enfantin et de gentil ! Bref j’ai envie d’aller au casino en quête d’un succès.
Mais voilà, comme j’allais mettre une capote Empire en crêpe coulissé et une robe toute coulissée également en mousseline avec corsage de moire antique à la paysanne, maman s’apprêtait à mettre une robe de soie noire de jour assez fripée et un chapeau de quarante francs, sur le front. Des diamants il est vrai mais cette vieille robe de jour pour le soir au casino où on est si élégant !...
en travers
Pour qu’on nous prenne pour une cocotte et sa dame de compagnie.
Enfin nous avons discuté vingt-cinq minutes, moi reprochant et répétant que j’avais bien prévenu et qu’on savait... et qu’il y avait bien assez de choses pour en créer encore et de si stupides... Elle, essayant de me persuader que cette vieille robe était fort belle mais sans aucune conviction, il n’y a rien d’enrageant comme quand les gens ne croient pas ce qu’ils disent. Et puis alors voyant mes larmes elle se taisait comme convaincue mais en réalité pour ne pas continuer la scène. Je me suis déshabillée et j’ai pleuré pendant une heure. Ces bonnes dames vont me bourrer de foie de morue, d’élatine, de granules, d’iode etc. etc. Ah ! les sinistres idiotes ! Maintenant mon père télégraphie qu’il faut que maman parte immédiatement, le procès va avoir une solution quelle qu’elle soit. C’est d’un intérêt capital. Et alors ces deux folles de dire que Bashkirtseff est fou et qu’il aurait mieux valu que maman ne fut pas retournée en Russie, que ça a réveillé l’affaire, qu’on n’en parlait plus. On reste confondu, ébahi, mort, devant de tels raisonnements. Alors elles admettent que ça dure comme ça ?!! Pourvu que ça traîne. Et moi ??!!! Mais maintenant m’ayant entendue tousser et étouffer elle pleure à sanglots dans la chambre à côté, peut-être aussi par crainte de cette fameuse fin du procès.
Enfin nous sommes à plaindre toutes deux. Elle voit bien que ma vie est empoisonnée et que tout, tout jusqu’aux moindres choses se retournent contre moi...
en travers
sauf peut-être la peinture.
J’ai pleuré ce soir pour cette soirée manquée, non, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Du reste cinq minutes avant l’arrivée de cette dépêche j’ai senti que quelque chose d’épouvantable allait se passer, je voulais me lever du dîner et courir chez moi par peur de je ne sais quoi d’inconnu lorsqu’on a apporté la dépêche... Maintenant je suis calme et tout le précédent me paraît puéril, sans doute si c’était une fois, mais toute la vie !...
Maman ne pleure pas pour ce que je croyais, elle pleure parce qu’elle dit que je l’insulte d’une façon sanglante et qu’elle ne mérite pas cela et que c’est odieux. Alors cela veut dire insulter que de refuser de sortir en tenue déplorable, quand on a la santé et l’argent nécessaire pour être convenable ?
J’ai dit qu’on nous prendrait pour une cocotte et sa suivante ou tout au moins pour une drôle de famille où la mère est mise comme une gouvernante... Ça veut dire insulter. Non, c’est un prétexte. Si encore il n’y avait pas tout ce qu’il y a !... Mais ajouter des niaiseries aussi nuisibles quand il est si facile de les éviter c’est ça qui me désespère ! Dans mes désespoirs réels ou autres je me raccroche à quelque petite chose et je me dis qu’on n’osera pas me refuser ça et quand cette bêtise échappe on est révolté, indigné puis on tombe accablé sous de telles injustices du sort, ça en est comique. Me mettre en robe de voyage ou de matin est le seul moyen d’être assortie à maman mais alors pourquoi aller au Casino ?
Enfin c’est insupportable de donner tous ces détails mais je crains qu’on me prenne pour un monstre qui tyrannise ses pauvres parents.