❦
Samedi 24 septembre 1881
Voyant que j’ai eu du chagrin hier maman a dit qu’elle s’achèterait un chapeau et arrangerait une robe, aussi bien tranquille je me mets en gris et nous sortons vers les cinq heures. Cette toilette décrite hier est loin d’être voyante aussi suis-je fière du succès obtenu. Après déjeuner j’ai causé avec Mme Karaouleff, fait des caricatures, nous avons ri, elle est gentille. Elle m’a présenté un très jeune homme Lestchinsky que la Basilevitch accapare, enfin je me préparais d’aller au Casino, on tire un grand feu d’artifice sur la terrasse. Je voulais danser, j’ai apporté des robes exquises, des ensembles qui sont des tableaux enfin abrégeons je suis restée à la maison car maman n’avait rien à mettre sauf sa robe noire de jour.Le jour sur la plage, ça va très bien mais le soir ! J’allais mettre une robe Louis XV en mousseline brodée à guimpe serrée autour du cou par un velours noir étroit. Chapeau paille Manille à plumes blanches. Bas transparents et souliers noirs pointus. Le corsage va comme un ange, une taille divine sortant de ces paniers de mousseline.
Enfin ce n’est pas tout, j’étais vous le comprenez peut-être enragée, ces femmes m’ont exaspérée, maman est sortie pour éviter la scène et en entendant les détonations du feu d’artifice j’ai jeté par terre une montre, (cinquante francs de réparation) coupé deux paires de souliers neufs avec des ciseaux, déchiré le vieux chapeau de trente francs et cassé deux parapluies de quinze francs pièce... Naturellement elles ont dit qu’elles ne pouvaient pas avoir le moyen de s’habiller puisque je cassais pour six mille francs et déchirais tout, que ce n’était pas la peine. Est-ce joli ? Puis on a échangé pendant deux heures des reproches très violents sur un tas de choses qui se sont passées il y a deux, trois, quatre ou cinq ans. Enfin que j’aurais pu épouser Multedo. Alors j’ai dit que je sauterais par la fenêtre. C’est absolument insensé, mais quel enfer !! Exaspérée comme je l’étais je prenais presque plaisir à discuter très fort sur des stupidités car on en était venu à tirer tous les griefs de leurs sépultures, la conclusion est du reste que je suis un monstre, que je l’ai toujours été, que je ne sais pas moi-même ce que je veux, que j’adore ces histoires et que je ne cherche qu’à en créer.
Puis que grâce à mon horrible caractère, à ma méchanceté j’ai perdu la plus belle voix du monde et la santé.
Elles sont naïves. Etre martyrisée depuis près de sept ans tous les jours et n’en être pas encore morte !!
On devrait m’en tenir compte.
Mais je mérite sans doute ces supplices idiots et dégradants. Je ne discuterais même pas avec ces femmes, c’est inutile, si j’ai crié c’est que je n’en pouvais plus, j’aurais crié aux murs !...
Il n’est pas admissible qu’elle ait fait exprès de n’apporter qu’une robe fanée sachant tous les préparatifs que je faisais et m’entendant la prier tous les jours de s’apprêter, et d’un autre côté comment expliquer !... Nous avons plus de dix mille francs dans la poche, il était si facile d’en prendre mille et de se faire... mais je vous ennuie et vous avez raison. C’est trop triste.