Vendredi 7 janvier 1881

Je raconte les canailleries dont je suis victime à toutes ces dames et comme tout le monde est pour moi c’est encore une preuve que j’ai raison. Plusieurs me disent qu’elles me croyaient plus forte et que je me suis laissée rouler. J’en conviens mais il est si beau de laisser aux autres la spécialité des duplicités et des intrigues ! j’ai dit laisser, c’est pas exact, je le leur laisse parce que je m’y reconnais définitivement incapable d’intrigues et de potins. C’est si fatigant, si ennuyeux, enfin je ne sais pas comment le faire. Et puis c’est aussi une satisfaction de se savoir mieux que les autres. Etre roulée et qu’on le sache mais c’est un sentiment délicieux ! C’est presque un brevet d’honnêteté, de candeur. Et la conscience ! Avoir la conscience nette et voir la bassesse des autres, se voir propre et les autres sales, même au préjudice de ses intérêts mais le préjudice disparaît presque dans ces conditions-là, et plus on est victime plus c’est une jouissance!
Evidemment aux premiers tiraillements je devrais dire: si c’est ainsi je ne le fais pas votre tableau... Mais ce serait combler de joie Amélie qui aurait vu ses efforts couronnés de succès. Si je ne me retire pas c’est uniquement pour cette raison. Ce serait faire le jeu de ces sales créatures. Je dis tout cela tout haut et ajoute que je vais laisser aller les choses convaincue qu’Amélie n’acceptera pas de me gêner si horriblement. Je fais semblant de croire que c’est impossible et fais bon visage à Julian qui est très embêté d’avoir commis cette vilenie et à Amélie qui est très contente. Dimanche on démolit la cloison, lundi je m’installe et si je vois qu’elle donne suite à son cher projet je fais l’étonnée et si elle persiste je me retire avec calme. Il est impossible qu’elle y tienne dans ces conditions-là et si elle commet l’atroce indélicatesse de rester quand même je serai vengée rien que par la basse vilenie de son action et d’elle et de Julian qui aura permis une telle horreur. C’est alors que j’aurai un beau rôle de victime !
Je vais chez les Gavini.