Jeudi 6 janvier 1881

L’Odyssée du tableau continue. Amélie de triste et larmoyante étant devenue gaie, il y a de cela j’ai bien soupçonné qu’il y avait quelque chose mais sans deviner. Voilà qu’on me dit tout à coup: demandez donc à Julian si vous serez bien seule et tranquille dans le petit salon, c’est bien le moins puisque vous payez la cloison et que le tableau est pour Julian. L’héroïne qui tient ce langage est la mère Magnan et quoique mère elle n’a que vingt-sept ans, est maigre, pointue, la voix rauque, un vrai singe, pas laide; mais bonne fille, mais bonne femme ! Adorant sa petite fille qui est très jolie et son mari le Dr. Magnan, médecin à Sainte Anne, ami de Charcot et sept fois couronné à l’Académie. là-dessus vous devinez bien que je la blague sur l’asile, les aliénés et son époux Valentin. Elle me nettoie mes brosses, ma palette, est gentille au possible et tout à fait maternelle pour moi; la complaisance même en général. Elle tint donc ce langage et moi ne soupçonnant rien malgré son air révélateur, je réponds que c’est bien entendu et qu’il est inutile de le demander mais comme formalité j’envoie la bonne à Julian qui me renvoie dire à ma grande stupéfaction qu’il entend rester absolument maître chez lui (sa marotte qu’Amélie exploite par l’intermédiaire de la bonne en lui faisant dire que je veux dominer etc. Comme c’est assez ma nature et que la bonne le lui transmet avec son air bienveillant pour moi, il a raison de croire, et c’est avec cette ficelle qu’on le fait danser) et que si je fais des conditions il aime mieux qu’on ne fasse pas les travaux. Remarquez que pour qu’il répondît cela il faut que la bonne lui ait dit autre chose que ce que j’ai fait dire.
Il monte et je vais au confessional lui demander ce que tout cela signifie, lui expliquant tout. Alors il me fait des réponses qui ne sont pas des réponses, je voyais bien qu’il était préparé et ne comprenait rien toujours, lorsqu’il me dit qu’Amélie travaillera peut-être dans le même salon que moi, qu’il a voulu être agréable à deux personnes avec ce tableau et que s’il veut mettre Amélie là il veut en avoir le droit. Pensez donc, je tombe des nues, voilà que j’ai l’air d’avoir soulevé la question sachant qu’il est question d’Amélie. Je suis si surprise que je reste là à causer d’autre chose et comme si j’avais besoin de me livrer je raconte mes affaires avec Hubertine. Je suis très bête décidément. En sortant de là je ne dis ni oui ni non et Amélie pensant que j’accepte la chose m’explique qu’elle ne me gênera pas, se placera après moi et de façon très discrète. Je réponds que cela me paraît difficile et surtout ridicule de faire le même tableau bien que de grandeurs nature différentes, le même point de vue, le même effet de lumières. Enfin, c’est inouï, là-dessus je la blague sur ses amours avec Julian et le rideau baisse. Je rentre avec les mâchoires serrées et tellement révoltée de la duplicité de ce Julian et des intrigues de cette fille que j’en suis malade. Il est heureux encore que cette bonne Magnan m’ait prévenue, elle pensait que je devinais tout, on en avait parlé du reste mais j’ai pas entendu.
Le soir réunion du conseil d’administration de notre futur journal, on discute du titre, qu’on a déjà discuté. J’y étais hier et ce soir j’y mène la Cerny, j’étais si abêtie qu’il me fallait tout cela. Je suis déjà en très bons termes avec les citoyens et citoyennes. Je ne me dissimule pas notre peu de force et le peu de valeur de toutes ces discussions, mais il faut un commencement à tout; je prends cela tout au début, je partagerai toutes les peines, je contribuerai à édifier l’œuvre.
C’est comme je voulais épouser Arnaud pour créer les salons et le chic républicain.
Non, Julian est trop canaille. Voilà que je lui dis que pour le prochain Salon je ferai un “refuge”, ces réverbères qu’on a placé au milieu des rues et ou il y a souvent des attroupements si pittoresques, [cinq lignes cancellés]. Alors il me répond que c’est déjà fait, qu’il l’a déjà fait pour le Salon de 1882. C’est très habilement escamoté, mais c’est ma faute, on ne va livrer de pareilles idées.
La Mouzay m’écrit une lettre qui surpasse la première en menaces de mort “poumons malades”, emphase ridicule !
Je lui réponds: Les menaces de mort dont vous me poursuivez madame auront pour résultat 1° que je n’irai plus chez vous, 2° que je ne lirai plus vos lettres. C’est un moyen sur et énergique pour vous de ne pas être froissée par ce que je finirais bien par vous dire, pour moi de ne pas être obsédée au delà du possible.
Mais cette vieille folle est incorrigible. C’est qu’il y a d’odieux c’est qu’elle est convaincue et alors !
C’est une scie exaspérante.
Connaissez-vous “la corneille qui abat des noix” ? Un provincial qui arrive chez une famille d’amis parisiens et voilà qu’il croit pénétrer tous leurs secrets, la mère est amoureuse de son futur gendre, la jeune fille... Bref on lui démontre en vain qu’il n’en est rien, que la mère marie sa fille avec cet homme. Pauvre femme, elle se sacrifie ! s’écrie-t-il et que le père n’a deshonoré personne. Mais notre homme garde ses idées et repart pour chez lui en jurant que ces secrets de famille mourront avec lui. On se couperait par petits morceaux pour prouver à la Mouzay que ses inventions sont des chimères qu’elle serait comme le susdit provincial. Je ne sais comment vous le prenez, moi ça m’excède !