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Lundi 16 juin 1879
Je vais donc vous rendre compte de la mémorable et scandaleuse séance d’aujourd’hui qui comme débordement de violences et de stupidité sera certainement historique.J’y vais avec maman et nous avons pour cavaliers Levert et Janvier de la Motte (qui a un second fils à marier et dont Mme de Bailleul m’a parlé ! Zut alors). Arrivés à Versailles nous prenons le tramway et j’ai le plaisir de voir que mes pieds sont connus et appréciés de MM. les Députés...
Vraiment vous savez, j’en ai entendu qui se le disaient à l’oreille. Donc ces messieurs nous mènent à nos places et la séance commence. J’ai un chapeau qui me va bien ce qui me donne le toupet de regarder l’univers entier et Cassagnac comme si je venais d’épouser un Grand Duc. Mme Edmond Adam est dans la loge du Président de la République; je cherche vainement Mme Arnaud. Dans une tribune on aperçoit Mme de Boishébert (la prétendue nouvelle maîtresse de Cassagnac) récemment séparée de M. le marquis de Boishébert, son mari et vivant sous la protection d’un vieil oncle fort riche. Nous sommes dans la loge de Gambetta, ce qui fait que je n’ai pas trouvé la fille Acard qui était dans la loge diplomatique. J’aimerais bien que cette liaison soit vraie... mais la marquise est longue, anguleuse, peu élégante, les épaules un peu de travers et la figure moutonnière. Des sourcils peints et un teint prompt à devenir rouge. En somme un certain je ne sais quoi qui peu plaire. Il s’agit comme vous le savez du projet de loi Jules Ferry.
Mirabeau monte à la tribune, lentement, avec plus de sang-froid que jamais et ayant attendu que le silence le plus complet se soit fait, il commence lentement comme on dit que Mirabeau parlait. Malgré les dénigrements dont on le gratifie, il est écouté d’une manière remarquable.
Mais à la deuxième phrase l’orateur s’emballe et il s’élève un bruit énorme. Gambetta est très emporté et dès le début, pour un mot qui dans une autre circonstance amènerait tout au plus un rappel à l’ordre, il inflige le maximum. Il s’ensuit un tel vacarme que les spectateurs des tribunes se lèvent haletants... le spectacle est unique. Les députés se précipitent dans l’hémicyle et des injures en viennent aux mains; je vois de mes propres yeux, des coups de coude, des coups de poings, et peut-être des soufflets échangés; on emporte, on emmène certains enragés; on se précipite entre les combattants. Une véritable volée. Pendant ce temps-là Cassagnac pâle, immobile contemple la bataille du haut de la tribune. Alors le Président se lève, prononce quelques mots qu’on n’entend pas, gesticule et se couvre. Non, jamais je n’ai vu rien d’horrible comme cet homme avec ce chapeau qui lui était trop grand. Je ne sais quel air sinistre et effrayant, cela donnait à l’homme, cette action si simple en réalité mais grâce à la signification qui y est attachée est d’un effet saisissant. La bataille continue et l’on fait évacuer les tribunes.
Le public se précipite dans les couloirs et le hasard fait que nous sommes près de Don Carlos.
L’agitation est extrême (je vous garderai les journaux de demain, vous y verrez tout, mais je dirais certaines choses parce que je crains que les scènes de pugilat par exemple ne soient retranchées par pudeur). Cassagnac père passablement éperdu se promène dans le couloir, où paraissent aussi plusieurs députés de la droite. Arrive Janvier, promet d’aller s’informer et revient dire que la séance va être reprise, en ce moment accourent Margaine le questeur, et Bescherelle et crient qu’il faut aussi évacuer les couloirs.
- Mais pourquoi faire ? demande Janvier de la Motte.
- Allons, allons Bescherelle, reprend Margaine, faites exécuter les ordres; huissiers, faites sortir le public !
La moitié s’entête à rester et pendant que les huissiers supplient le public de sortir et que le public traîne l’exécution de cet ordre en lenteur, Janvier monte à moitié l’escalier qui mène aux troisièmes galeries, s’arrête là et crie à tue-tête qu’il veut qu’on lui montre l’article du règlement qui veut que public ne reste pas dans les couloirs.
- Mais mon cher ami, lui répond Margaine également à tue-tête, laissez-moi donc faire respecter la loi !
- Il n’y a pas de loi pareille ! Le public a le droit de rester dans le couloir, les tribunes je ne dis pas, mais vos tribunes sont fermées à clef par conséquent on ne voit rien.
Enfin on décide qu’on va nous parquer dans la salle d’attente. Don Carlos beau comme un dieu se tenait toujours assis et l’huissier qui ne le connaissait pas s’approcha de lui et le toucha presque à l’épaule pour qu’il sortît, alors j’ai vu le sang royal se révolter, le prince s’est levé et a froncé le sourcil comme un roi seul peut le faire. Il ne dit rien et sortit avec les autres mais ce mouvement et ce regard me frappèrent. La foule étant considérable Janvier me donna le bras et le baron Haussmann conduisit maman.
Enfin on reprend la séance et nous reprenons nos places.
Tout le monde est ému.
Cassagnac revient à la tribune et voici la première fois je crois qu’on le voit sincère. Il est absolument bouleversé et parle très vite d’une voix où se sent la colère. Pendant qu’il parle Arnaud se pose si naturellement et avec tant de grâce antique et moderne que malgré moi je le regarde et admire tous ses mouvements si souples, si masculins et si gracieux en même temps. Il est impossible d’avoir plus de charme et de vigueur et si sa tête d’arabe laisse quelque chose à désirer son corps et tous ses mouvements sont d’une beauté incomparable. Non, sa tête va bien avec son corps et mes yeux sont absolument fous de cet être. Il est si rare de voir un homme bien d’ensemble.
Les belles têtes se voient, les hommes distingués aussi mais que l’on trouve cette distinction jointe à tant de force, de jeunesse et de beauté, voilà qui est rare et pour ma part c’est la première fois que je vois cela. D’abord il est parfaitement bien habillé mais écartant cette qualité mondaine et en ne le regardant qu’avec des yeux d’artiste je suis charmée et ravie, chacun de ses mouvements, chaque pose (écartez le sens méchant de ce mot) serait une chose à copier. Ce n’est pas pour rien qu’il est le fils de l’adorable femme que j’ai vue.
Mais Mirabeau pâle, démonté reprend un peu de sang-froid et finit avec un son de dédain superbe. Malgré ses rétractions l’exclusion est prononcée, alors il adresse une suprême injure, descend de la tribune et va s’asseoir à son banc au lieu de sortir. Le Président le menace de procureur général, se couvre encore et sort.
Ainsi malgré l’intervention de Rouher, malgré les explications de Cassagnac, la peine n’a pas subi de commutation. Cassagnac a eu tort comme les autres jours mais Gambetta a été violent et incohérent. Il s’est rattrapé en effaçant les dernières paroles de mon pauvre Mirabeau et en supprimant ainsi le délit de droit commun et l’intervention du procureur général. J’apprends cela à la gare avec Gavini et Dugué. La droite est mécontente et confuse et tous ces bonhommes blâment la violence de Cassagnac, l’accusent de manquer d’esprit (sic) et disent ce qu’ils auraient dit à sa place. Cuneo est monté voir la fille Acard qui dans sa sagesse a cru devoir lui dire qu’elle blâmait la voie dans laquelle son mari s’engageait. Cuneo est descendu le répéter à Gavini et aux autres qui tous ont dit: même sa femme est mécontente de lui. Voilà qui est bien et cette femme qui est indigne de dire même en rêve en parlant de Cassagnac mon mari se permet de jeter cette ombre sur lui en n’approuvant pas.
Donner une nouvelle pâture aux jalousies et manquer d’esprit au point de ne pas sentir l’impérieuse nécessité d’une solidarité qui devrait se traduire au moins par le silence ! Sale bête. Il n’y a pas de mots plus propres pour qualifier cette créature sans tact.
Comment ! lorsqu’on n’est que trop disposé à le blâmer et à trouver qu’il a été plat et sot, il faut que sa femme, sa propre femme vienne jeter sur lui la défaveur de sa sagesse idiote ?!
Pour qu’on ait le droit de dire qu’il a mécontenté même sa femme ?
Qu’a-t-elle voulu dire par là ?
Car assurément cette fille de sale aventurière avait une idée... non vraiment ma chère femme de votre mari vous êtes par trop maladroite.
A Paris déjà M. Rouher vient me dire bonjour.
Cette fille aurait dû se taire car ses louanges seraient aussi ridicules que son magnifique blâme. Blâmez Madame, mais chez vous, mais dans votre cœur, mais pas devant l’ignoble Cuneo.
Cassagnac a été d’autant plus décontenancé qu’il avait préparé et approuvé un discours de quatre à cinq heures (à la Mirabeau) et que le voilà dans l’impossibilité de le produire, car il ne pourra pas discuter les lois Ferry qui passeront ou ne passeront pas pendant qu’il sera dehors. C’est une déception et un crève-cœur.
Maman rend toute sa tendresse au Défunt et moi aussi, en face de l’attitude brutale, attitude d’ivrogne, de Gambetta qui m’a laissé une impression affreuse.
Ce n’est pas que le Défunt se soit montré angélique, non; il a été comme d’habitude mais connaissant l’hostilité existante il fallait leur dire cela plus poliment. Il est resté tout étonné de la rigueur du Président qui a sans doute bien déjeuné et qui a été enchanté de s’emporter et de tonner. Ce discours rentré l’a abattu et humilié en somme je crois qu’il ne s’en est pas bien tiré. Surtout cette boutade après l’exclusion, est déplorable. Je vous dis que tous ses amis avaient l’air confus. J’ai pensé d’abord que l’injustice du Président serait une bonne chose pour les bonapartistes mais ils n’ont malheureusement pas du en tirer partie.
En mon absence Multedo est venu et a dit que la femme de Cassagnac est gentille mais trop timide à cause de sa très grande jeunesse. Si j’avais été là je l’aurais flanqué à la porte.