❦
Jeudi, 30 janvier 1879
Ce soir à dîner nous parlions de recevoir, de voir du monde... Paul m’engage à me marier et je lui réponds que mes mères attendent qu’un accident aussi pittoresque qu’imprévu me fasse trouver un prince, ce à quoi ma tante répond sérieusement et avec une bonne foi, une conviction parfaites que c’est la chose du monde la plus possible. Cela vous donne la mesure. Je lui racontais leurs ridicules espérances, en charge; et elle a répondu pour de bon. Elles y croient, elles s’y attendent et ce qui est affreux c’est qu’elles y comptent et ne trouvent pas qu’il y ait besoin de songer à autre chose ou de faire quoi que ce soit.
Ainsi, dis-je, mon fiacre s’emporte et accroche une voiture sur les boulevards, un homme en sort, me sauve, ou me transporte au Café Rche; le prince tombe en adoration devant ma figure fatiguée, mon jabot sali de peinture, mes doigts noirs et voilà le mari ! Et on me répond que cela peut bien arriver, bien plus: se voyant si bien devinée on ne croit que plus à ces rêves !
Quand je pense aux robes, aux salons, aux chevaux, aux Arts... à la vie enfin, il m’arrive... de pousser un de ses soupirs qui si on matérialisait tout ce qu’ils contiennent de douleurs, d’impatiences, de rages et résignations... soulèveraient des rochers et briseraient des forteresses.
Vous savez l’âge que j’ai ? Vingt ans direz-vous, vous le croyez, moi aussi je l’ai cru.
J’ai bien trente-cinq ans mes amis et en disant trente-cinq ans je suis bonne.