Mercredi 25 décembre 1878 - Noël

Mon père déjeune chez nous. Il m’ennuie tout à fait et j’espère qu’il sent toute ma froideur.
Je suis allée me promener à pied dans les Champs-Elysées avec Paul, nous avons accroché Fillippini en route. Monsieur-père était toujours là lorsqu’arriva Mme Gavini nous remercier de nos jolies bonbonnières. Je suis fâchée d’avoir manqué le spectacle d’hier. Il y avait Canrobert, Fleury, de Bourgoin, Duruy. Et un mardi au Français. Enfin nous faisons des projets d’amusements avec elle et à six heures nous, la famille seulement, sommes menés dîner au Café de Paris.
Je prends un masque de nonchalance pour éviter de faire cas de toutes les allusions désobligeantes ou blessantes de ce personnage que je supporte pour Paul. il semble ne pas le comprendre. A huit heures je rentre avec Dina. Il m’ennuie ce père inutile et... oui il est presque aussi incohérent que ma mère. Les interventions pacifiques de cette épouse, (tout cela pour Paul) ne sont pas heureuses, je n’ai pas besoin qu’on m’explique ou qu’on m’atténue, je m’exprime très nettement !
Il y a deux ans j’ai voulu prendre les bonapartises par Cassagnac. Je n’avais idée de rien. A présent je suis très sage...
Je vis dans un milieu qui étouffe tout ce qui n’est pas insipide et commun, tout en autorisant les extravagances inutiles..
Il n’y a rien au monde de plus empoisonné que les paroles de cet homme qui est mon père. Non, non jamais on ne peut s’imaginer rien de plus méchant. Et impudent ! et un aplomb et un front d’airain. Je suis exaspérée à en pleurer.
Instinctivement je me suis mise à réciter des prières, pour écarter de moi les maléfices de cette vipère, les poisons de son dard. Oh ! oui en voilà un que je déteste franchement.
A la fin du dîner il fit semblant de s’apercevoir que j’étais mécontente.
— Mon Dieu mon cher, lui dis-je, ne faites pas la bête. Je ne suis blessée en rien, mais je suis ennuyée de voir que vous avez l’intention de me piquer.
- Mais je te jure que non, et si j’ai dit quoi que ce soit... enfin je te demande de m’excuser, je n’avais nullement l’intention....
- Je vous crois, repris-je d’un air très calme, mais en ce cas je vous conseillerais d’aller un peu à l’école pour apprendre à parler. Je suis habituée aux gens aimables et polis, et je ne vois pas du tout pourquoi je resterais à vous écouter... Oh ! ne protestez pas, vous ne le faites pas exprès, mais pour moi cela revient au même. Vous êtes absolument désagréable.
La taquinerie consistait à me dire à mots couverts que je regretterais de ne pas suivre ses avis, de chercher loin ce qui est tout près. Que dans quelques années je lui donnerais raison; que sans aller là-bas à la campagne je ne me trouverais jamais de maris, qu’il me plaint, que c’est vraiment dommage. Je croirais que je suis vieille si quand j’avais dix-sept ans à peine les mêmes commisérations ne m’avaient exaspérée encore plus qu’à présent.
Cet homme me désespère de la vie, ses paroles me glacent et me font l’effet d’un sort. Je le hais absolument. je voudrais l’écraser quand il prend ses airs de commisérations bonhommes. Il me plaint. Le monstre, le lâche, l’hypocrite ! Vous savez ce que chaque geste, chaque parole, chaque mouvement de lui disent ? - Pauvre enfant aveugle, tu marches vers la misère et le désespoir, quand tu y seras je te tendrai la main.
Il me l’a dit textuellement au Grand Hôtel il y a deux ans. Il a osé raconter à tout le monde et dire à ma mère et à moi-même que je n’avais jamais été aussi heureuse qu’à Gavronzi, que je me rappellerai de ce séjour comme d’un paradis. Il sait le menteur, le scélérat qu’il ment et que je le maudis lui et mon voyage et sa maison et lui cent fois ! Il voulait me marier avec ce gros Gorpintchenko ! Je l’étranglerais. Il voulait aussi me marier avec l’amant de sa sœur, il l’a dit à maman en ajoutant que Sophie y consentirait à condition que nous restions chez elle et que les choses allassent comme d’habitude.
Je crois que ma mère lui a jeté quelque chose à la tête, mais il ne s’en émut pas, haussa les épaules et eut l’air de nous plaindre. Son intérieur et ses sœurs sont un amas de dépravation. Ses sœurs sont les amies de ses maîtresses, la petite princesse Eristoff a été élevée avec ses bâtards et patronné par l’actrice française. La vieille princesse entretient un faquin italien, la mère de Gorpintchenko se commet avec des garçons d’hôtel... Ce n’est pas ici qu’on me l’a inventé. Je suis assez grande pour savoir ce qui est vrai. J’ai peur que vous ne croyez qu’on me monte la tête. D’ailleurs ce que je raconte est connu de tout le monde. Paul le raconte dans des moments de dépit et puis le pauvre enfant l’explique et donne des excuses si écœurantes qu’elles n’ont pas besoin d’étiquettes, on sait qu’elles proviennent du Père.
Cet homme a un aplomb aussi étonant que l’incohérence de mes mères. Il vous avoue les choses et puis les excuse, ment, invente. Et un cynisme qui vous fait bondir ! Une hypocrisie révoltante !!
Mais ce qui est le comble de l’impudence, c’est qu’il se pose en tout comme modèle et qu’il a l’air de vous prendre en pitié. Ce qui me ferait arracher ses yeux c’est qu’il ne croit pas que c’est arrivé mais pratique ces hypocrisies avec l’intention d’enrager son monde.
Au demeurant, il n’est pas trop mauvais homme.