Mardi, 24 décembre 1878

Madame Gavini m’invite à aller au Français mais Nadine part ce soir.
Tchernicheff, le vieil irrésistible vient et c’est devant lui qu’on apporte un billet dans lequel Bashkirtseff demande si Madame veut le recevoir. L’irrésistible conseille de répondre poliment, ce à quoi on était disposée d’ailleurs.
De sorte qu’en rentrant je le trouve ici. Il est à Paris avec Kapitan, vous vous souvenez ce bon type de Gavronzi ? Nous dînons en famille. Eu égard aux supplications de Paul je suis convenable, tout juste. Sans Paul je ne saluerais même pas cet homme. Il tient des propos de conciliation à maman, c’est toujours la même chose et puis il gâte tout. Vous savez, il est impossible de vivre avec lui à moins d’être une actrice recevant des appointements fixes « pour l’amuser » comme la femme qui vit avec lui.
Il est incroyable à quel point cet homme est méchant et puéril, il était furieux que Paul eût de belles fourrures venant d’ici; il n’a pas pu se moquer de notre « générosité ». Paul n’en dit jamais de mal mais hier dans un moment d’exaspération il a avoué que c’est le col de son paletot qui était la cause de sa colère, il le connaît bien et ses colères aussi. Je le crois incapable de faire, subitement quoique ça soit mais il assassine les gens à coups d’épingles, ce qui est d’autant plus odieux qu’il a de l’esprit et sait se conduire.
Il est affreusement soupçonneux et despote au point de s’embêter lui-même pourvu de contrarier les autres. Il a l’air d’un homme exaspéré et s’il n’avait pas été toujours tel on attribuerait cette disposition à des causes romanesques, à l’amour qu’il prétend porter dans son cœur pour ma mère. Je crois tout de même que les parents ont été pour beaucoup dans la séparation. Ma mère ne l’aurait jamais inventée toute seule, j’en suis convaincue.
- Vous aimez tant votre fille, elle est mon portrait; pourquoi me détestez-vous ?
- Je suis malade et vieille pour votre caractère. Vous êes habitué à une femme jeune qui fait tous vos caprices, se plie à toutes vos manies. Moi, j’ai mes caprices, mes manies, mes habitudes; je suis gâtée, je ne puis plus être soumise, commode, amusante. D’ailleurs...
Ah ! oui, d’ailleurs s’il avait fait quoi que ce soit pour moi ma mère serait la meilleure des épouses... Mais c’est sujet connu. Il s’ennuie et il voudrait nous avoir là-bas à la campagne.
Moi, en Russie, à la campagne. O Gambetta !
L’autre jour... j’imitais les héros de Versailles à Julian.
Vous savez que j’ai un adorateur. Une sorte de Hongrois qui a deux chevaux assez beaux et qui me regarde et me suit partout. Ce soir il nous a rencontrées chez Klein où j’achetais des portefeuilles. Il a demandé qui j’étais à tous les commis, nous a suivies jusqu’à la caisse où j’ai payé sans dire d’envoyer quoique ce soit et sans donner l’adresse.
Cela me rappelle l’Italie.
Après avoir reconduit Nadine à la gare nous sommes allés chez Siraudin où j’ai choisi une bonbonnière pour la Gavini. Alors M. Bashkirtseff a prié maman de s’en choisir une et cette femme incohérente est restée interdite et choisit une bêtise de onze francs.
-Oh ! moi, dis-je, je ne sais comment cela se fait mais les choses que je choisis se trouvent toujours des choses chères.
Il m’offre une boîte de satin blanc, brodée, de 350 francs.
C’est bête, mais c’est toujours ça. Je ne prendrais pas d’argent et que peut-on avoir de convenable comme cadeau pour ce prix, si ce n’est un éventail ou une bonbonnière. La bonbonnière est le plus inutile des objets, c’est pour cela que j’accepte
D’ailleurs j’ai fait semblant d’ignorer et de croire que c’est pour maman.
Ensuite Dina et moi allons porter quelques petits cadeaux aux Mouzay. chez ces femmes-là je n’y vais que pour causer, pour prononcer des allocutions; J’ai tellement fait que de Daillens m’a offert de me peindre sur grand écran. Elle fait très joliment ces petites peintures d’éventails. Et ce grand écran fera bien devant la cheminée. Il m’a coûté une boîte à gants de 20 francs, j’ai donné la boîte et me suis extasiée sur son écran, celui qu’elle vient de finir.
Je rentre et je trouve de nouveau mon père. Ils étaient allés au théâtre ensemble, ma tante, Paul, maman, son époux et Kapitan. Ce dernier sert de Bouffon, on l’appelle mon prince ce qui ébahit les ouvreuses, concierges etc. etc.
Je ne sais plus ce que j’avais à raconter de Berthe ou de son mari qui ont dîné ici dimanche. Nous avons dit beaucoup de bêtises à nous trois... j’oublie ce n’est donc pas important.
Maintenant j’ai un cahier où j’écris les lettres que j’aurais envie d’écrire et les idées... les choses que je ne pense pas enfin... je ne sais comment dire, des choses dans le genre de mes dissertations sur les Antonelli etc. Ce qui est embêtant c’est qu’en le lisant on ne le prendra pas pour des variations mais on croira que c’est arrivé. Non je vous jure, ce n’est pas parce que c’est passé, mais je vous le jure je ne pensais pas ce que j’écrivais. C’était simplement des... comment dire ? Des sortes de romans que je fabriquais en exagérant... son amour avait déteint sur moi et puis je divaguais me laissant aller malgré moi, me montant la tète, oui c’est le mot vrai.
Je me montais la tête.
Je veux voir Alexandre.... Dumas.
J’ai envoyé un bouquet à Fio. Elle m’écrira alors, je répondrai. Ellle récrira alors je lui demanderai une lettre pour Mme de Lesseps. Là je verrai le monde intelligent. Vers cette époque nous serons installés.
Nous avons pris un magnifique entresol avenue de Montaigne 34, que nous meublerons. Je m’ennuie toute seule, je parle du moral, mes amis. J’ai envie d’organiser chez nous comme une auberge pour les gens d’esprit. Rien qu’à penser que je pourrais voir des gens qui me comprennent, qui m’amusent, qui parlent de ce qui m’intéresse et me charme... Ah ! j’en suis enthousiasmée.
J’ai trouvé pour mon carnaval !