Samedi, 30 novembre 1878

Alors si c’est vrai que je suis « amoureuse » de lui, ça peut se dire comme ça en plein boulevard !
Il ne peut douter de l’auteur de ces lettres, pourtant c’était si extraordinaire... Je ne sais pas ce qu’il a pensé mais s’il a eu le moindre soupçon de la vérité il ne devait pas le salir de Blanc. Oui, voilà le bel idéal, l’homme délicat, l’âme supérieure. Ne sachant rien ! Il croît peut-être que je suis amoureuse de lui mais que les lettres ne sont pas de moi. Dans ce cas soyons honnêtes gens, tas de filous, est-ce bien de faire comme lui ?
C’est égal allez..? Je m’étais imaginé l’homme et la chose tout autrement. Je m’efforce à trouver quelque chose à dire et je ne trouve rien. Seulement si c’est la brute que je crois enfin comprendre je ne voudrais même pas le rencontrer. Ça semble rien n’est-ce pas, ça semble tout simple ce bout de conversation d’hier et bien il y a là un manque absolu de cette extrême délicatesse de sentiments qu’on apporte dans tout quand on la possède. Il veut faire voir qu’il considère ces lettres comme une invention absurde... et même ainsi, c’est à peine pardonnable... pourtant, oui je me l’explique ainsi; parfaitement. Il n’a manqué de rien, il en a parlé comme d’une folie à laquelle il ne croit pas. Très bien eh bien et Blanc ? Fallait-il initier ce personnage à cette « calomnie » ?
Oui, je finirai par comprendre que ce n’est pas la brute que j’ai cru un instant, seulement, seulement, seulement je ne suis pas contente de mon Cassagnac... On ne peut pas préciser mais une ombre plane sur cet être que je ne puis parvenir à estimer à sa juste valeur.
Il est diablement bourgeois Cassagnac tandis qu’à l’entendre !.
Quand cela l’amuse on lui fait plaisir il est parfait, mais autrement c’est un animal. Voilà la vérité. Mais s’il était comme j’ai pensé il n’aurait pas été si bourgeois.
Y mêler Blanc ! Mais quand il aurait pour la femme des lettres la plus profonde indifférence, le plus grand mépris il n’aurait pas dûr la salir par respect de lui-même. Je vois comment il est et si j’en étais aux régions amoureuses je ne... c’est-à-dire qu’il fût la moitié perfection et moitié brute ou la perfection entière, je ne l’en aimerais que plus. Vous saisissez ? Les choses mauvaises commencent par me choquer, puis je m’y habitue et les adore... je ne dirai même pas comme des qualités; on n’aime pas les qualités; d’abord j’ai été désappointée de ne trouver qu’un acteur au lieu d’un héros et puis je me suis demandée si ce n’était pas plus chic comme cela et si la noblesse n’était pas ennuyeuse. Ce sont des idées désolantes.
Il est capable de vendre des lettres. Les miennes ne valent sans doute rien aussi il les donne. Comment, cela n’a donc pu mériter même un peu de respect, de ce grand et magnifique respect dont il fait si souvent usage ?
Ainsi Blanc, l’indigne Blanc est au courant de tout lorsqu’il m’envoie son fichu coup de chapeau et son mauvais sourire au Bois ?
J’ai encore l’imagination jeune, je me révolte devant les saletés humaines.
Je repasse mes souvenirs... il y a trois ans à Rome. J’étais bien jeune, je m’épuisais l’esprit sur une bêtise où je n’ai pas eu le mauvais rôle après tout. Quand j’ai fait Larderel j’étais à moitié folle des humiliations de Nice. A présent, depuis que j’accepte la responsabilité de mes actes je me suis jetée à la tête de Cassagnac. C’est odieux mais... si je ne l’avais pas tenté, quels remords !! Ils m’auraient plus tourmentée que ne me blesse la bassesse de Cassagnac et la figure bête que je fais.
Bruschetti et ceux de la Russie ont payé pour Antonelli, Antonelli j’en ris et j’en rage.
La conquête du comte Mergejewsky à l’âge de quinze ans me tourna la tête et je me crus la maîtresse du monde tandis qu’en réalité je n’étais pas destinée à beaucoup de succès.
Cette bassesse m’a hébétée. Le beau mérite d’être grand et délicat avec ceux qu’on adore !
Mais immédiatement après cette réflexion, j’entrevois des gens célèbres des siècles passés qui ne l’ont été que comme cela et qui ont été d’un autre côté d’affreuses canailles et alors je crois que c’est très bien. Affreuse canaille est exagéré, il n’y a rien de plus que l’absence de ce je ne sais quoi; absence qui choque sans qu’on puisse dire comment. Tout le monde est ainsi fait, il y a toujours les coulisses... Au fait je ne vois pas ce que je lui reproche à cet homme, aujourd’hui, de plus que le soir de notre dernière visite à sa maison. Ça lui manque absolument, on ne peut donc pas l’accuser.
Vous me direz qu’il se fiche de moi. Ça n’est pas une raison, du moins ça ne serait pas une raison s’il était comme j’ai pensé. Et de nouveau je me demande si c’est... élégant de le reprocher.
Pourvu que je n’aie pas d’ennuis pour ces lettres.
Vous êtes sale mon cher Paul.
Ecoutez bien ceci:
Si on admet qu’il me considérait comme une femme méprisable avec laquelle les esprits les plus délicats ne gardent pas de ménagements, sa conduite n’est pas choquante ...
Mais si on admet qu’il avait pour moi la dixième partie de ce respect qu’il racontait si bien, bien alors ... quelque élégante et railleuse que je veuille paraître et quels personnages connus que j’invoque... Cassagnac n’aura rien à y gagner.
Je suis assez adoratrice de l’amusant ? et assez dépourvue de sens moral pour ne pas comprendre qu’on se révolte devant un fond aussi vulgaire que celui de l’illustre Défunt.
Quand je parle de sentiments d’honneur il me semble que je parle une langue inconnue et que tout le monde va se moquer de moi et qu’on réclamant la loyauté, en général, je fais la guerre aux côtés romanesques, gracieux, fous, galants, amusants du caractère humain. Tandis que le plus grand soin de ces hommes à succès c’est d’afficher tout ce que j’essaye de rendre inutile et ce même Cassagnac ne fait que se vanter de ses sentiments chevaleresques, de sa loyauté. Oui, mais ce que je veux dire c’est que tout en affichant ces belles choses ils jouent un rôle et que ce n’est pas une honte, voilà ce que je veux dire. Je conçois qu’on le trouve bien. Cela prouve que je ne vaux pas grand chose moi- même, ce qui fait sans doute que je fraternise si facilement avec les vilenies des autres.
Je crains d’être exagerée en demandant trop. ces idées élevées ici il faudrait traiter une question extrêmement délicate et abstraite et je ne suis pas de force. Faut-il exiger des sentiments idéals ou bien se contenter de la loyauté à la Popaul et ne se révolter que contre des faits qu’on peut qualifier de lâcheté, vol, assassinat ?
D’abord, est-ce qu’il y a de ces esprits délicats en réalité, et en même amusants, me comprenez-vous avec mon français tiré par les cheveux ?
Comprends donc, misérable pervertie, que ce n’est ni ridicule ni fade d’être honnête dans son for intérieur.
Je ne parle plus de Cassagnac, je n’ai rien de gros à lui reprocher, un manque de délicatesse tout au plus, il est vrai que c’est tout ce qu’il y a de plus gros au monde pour moi.