Mercredi, 4 septembre 1878

Multedo écrit. Mme Sarasin de Bock et plusieurs autres ont envoyé leurs cartes, les Gavini aussi. Quand toutes nos rencontres avec le Défunt me repassent par la tête je crois que j’ai été vraiment stupide.
Il me semble incroyable que l’ayant approché de si près j’ai été si folle.
Comment ! me dis-je, il est venu et il ne vient plus; il m’a... parlé et m’a dit telles et telles choses, nous avons plaisanté ensemble sur telles autres. La Chambre, les lettres, Les cinq femmes... Le masque de Berthe qui me met encore en colère, tout cela... c’est bien peu je sais, mais enfin tout ce peut est passé et ne reviendra plus !!
Hélas, Walitsky a été parmi nous, notre meilleur ami et nous ne le verrons plus jamais. Grand-papa est aussi parti pour toujours... je m’abstiens de nommer Pincio... vous savez on m’a acheté un autre pareil avec la différence que celui-ci est une femelle. Ce faux Pincio m’a fait presque oublier le premier. Je ne le nomme pas à cause de cela mais par respect pour grand- papa... Donc, lorsque je repense... C’était chez le Défunt, dans le fumoir, je regardais son portrait il s’approcha de moi et me dit de cette voix avec cet air qui n’appartiennent qu’à lui et dont le souvenir seul bouleverse et l’esprit et le cœur.
en travers
Ce qui est odieux c’est qu’on dira: Toutes les femmes en étaient folles.
- Tu vois, dit-il de toutes ces femmes, tu es la seule que je voudrais voir.
J’étais déjà enchantée parce que cela m’amusait et me rendait fière de jouer un rôle dans une aventure parisienne comme une grande personne. N’ayant pas été dans le monde il me semble toujours que je ne suis pas encore grande... et je crains en même temps de paraître vieille. C’est à moi qu’il a dit cela... nous étions cinq... il n’a fait attention qu’à moi tout en étant galant avec les autres... Oh ! comme tous ceux que j’ai écouté avant sont détestables à côté de lui, comme ils sont ordinaires, bornés, médiocres... Est-il possible de s’abaisser au point de subir l’influence d’un Larderel, amusante mais méprisable créature... un homme comme tous les autres enfin... laissons-le aux autres femmes... mais moi; c’était vraiment bête. Mais ici quel enchantement d’avoir toutes ses pensées comprises, partagées, de retrouver les délicatesse de son âme dans une autre âme, de ne jamais craindre qu’une parole, d’un geste, qu’un regard, soient incompris ou mal compris... J’adore son esprit, j’adore son intelligence... comme il comprend bien mon dépit... ce qu’il n’a peut-être pas compris c’est que je suis folle mais honnête... non, j’aime mieux admettre autre chose: J’ai pu et je n’ai pas su. je ne sais si cela me console ou me désespère !! Et si Berthe n’avait pas enlevé son masque M. Acard serait peut-être encore Paul de Cassagnac et tout aurait été tout à fait autrement... oui, je le sens, je le crois, j’en suis sure, je le jurerais !! Il aurait fait de moi ce qu’il aurait voulu... Si jamais il m’est arrivé de dire pareille chose et d’affecter cette soumission pour un autre, vous devez sentir avec moi tout ce que cela avait de ridicule et d’impossible. Me laisser dominer par un petit être vicieux, par un jockey du grand monde, par un gommeux manqué oh. la la ! C’est tout ce que je puis dire. Au moins si je me trompe ici, il y a quelque apparence...
Vous comprenez je fais mes réserves... si j’allais trouver mieux... mieux quoi ? Mais alors cet esprit merveilleusement assorti au mien et tout le reste ? Que vais-je en faire ? Le renier ? Ce n’est pas possible à moins de me proclamer bête... qu’à cela ne tienne ! je voudrais parler sérieusement. Je ne sais pas !
Cet homme le sait, il parle comme je pense c’est pour cela que je l’adore... ici dans mon livre ou dans ma tête, dans mon monde à part. Dehors il est un étranger, un ennemi peut-être, et je ne l’adorerai même pas en moi-même, rien qu’ici, sur ce papier qui reçoit toutes mes confidences et mes pensées les plus fugitives. Autrement, vu les conditions sociales dans lesquelles nous nous trouvons, mes paroles seraient ridicules ou immorales.
Je voudrais pouvoir dire sans crainte de devoir rien démentir après : oui j’aime cet homme. Le moment n’est pas encore venu mais il viendra, je me suis trop avancée pour que ce soit encore une tromperie.
Un jour viendra où je découvrirai peut-être que tout cela était de l’imagination., voilà qui serait un paradoxe ! Que seraient toutes les choses sans l’imagination ? et nos sentiments ne sont-ils pas sans l’imagination ? Kant prétend que les choses n’existent que par notre imagination, c’est aller trop loin; mais j’admets son système dans le domaine du sentiment... Au fait les sentiments sont produits par l’impression que produisent les objets ou les êtres et puisqu’il dit que les objets ne sont tels ou tels qu’ils n’ont en un mot aucune valeur objective et n’ont de réalité que dans notre esprit. Pour concilier tout cela il ne faudrait pas être pressée de se coucher et penser à l’heure où il faut commencer à dessiner pour avoir fini samedi.
Dans le langage courant on nomme imagination autre chose que ce que je pense, on dit imagination pour dire folie, bêtise. Sans cela... l’amour peut-il exister autrement que dans l’imagination ? ainsi de tous les autres grands sentiments. Voyez- vous cet échaffaudage philosophique est admirable mais une simple femme comme moi peut en démontrer la fausseté.
Les choses n’ont de valeur réalité que dans notre esprit ? bien, et moi je vous dis que l’objet frappe la vue ou le son, l’ouïe, et que ces... mettons, choses ! déterminent un sensation qui est d’accord avec elles... Autrement rien n’aurait besoin d’exister, nous inventerions tout. Si dans ce monde rien n’existe, où donc existe-t-il quelque chose ? Car pour affirmer que rien n’existe il faut avoir connaissance de l’existence réelle de quoique ce soit n’importe où quand cela ne serait que pour se rendre compte de la différence entre les valeurs objectives et imaginaires. Certes... les habitants d’une autre planète voient peut-être autrement que nous et dans ce cas on a raison mais nous sommes sur la terre, restons-y, étudions ce qui est dessus ou dessous et c’est bien assez.
Je m’enthousiasme pour ces savantes, patientes, extraordinaires, abracadarantes folies; ces raisonnements, ses déductions si serrées, si savantes... il n’y a qu’une chose qui me désole c’est que je sens que c’est faux et que je n’ai pas le temps ni la volonté de trouver pourquoi.
Je voudrais en causer avec quelqu’un, je suis bien seule. Mais je vous jure que ce que j’avance n’a pas l’intention de s’imposer aux gens, je dis naïvement mes idées et me rendrais volontiers à toutes les bonnes raisons qu’on me donnerait.
Il me faudrait, je voudrais sans me rendre ridicule par trop de prétentions, je voudrais entendre des hommes instruits, je voudrais tant, tant, tant pénétrer dans le monde savant, voir, écouter, apprendre.... Mais je ne sais ni à qui ni comment le demander., et je reste là stupide et émerveillée, ne sachant où me jeter et entrevoyant de tous les côtés des trésors d’intérêt, les histoires, les langues, les sciences, toute la terre enfin que je voudrais voir tout ensemble et tout connaître, tout apprendre !
Cassagnac est bien petit à côté de cela... pas plus petit que moi et tant qu’on ne pense pas de l’homme plus mal que de soi tout va bien. Il est pour moi et l’univers est pour nous.