Samedi, 31 août 1878

A midi tout le monde était là et Georges a empêché la cérémonie d’avoir lieu, on la remit à six heures.
A six heures le corps a été transporté à l’église souterraine où il attendra l’arrivée des fils et les dispositions que l’on prendra. Ce caveau m’a impressionnée, mais je n’ai pas pleuré, je n’ai pleuré que le premier jour.
Ma tante se soutient à peine, elle a eu à contenir les fureurs de ce monstre et elle a reçu des coups de bottes dans le côté, dans l’estomac... pour vous donner une idée écoutez: Mouzay va trouver le concierge et lui fait une scène, alors le concierge répond qu’il n’y peut rien et que le commissaire de police s’est contenté de lui dire: « quand il y en aura une d’assassinée, nous monterons ». Il a failli monter aujourd’hui car sans je ne sais plus qui, est entré dans la salle à manger, ma tante serait étranglée.
Maintenant tout est fini.
- Devant le cercueil de notre père je vous supplie de ne plus venir chez nous, lui dit maman dans l’église.
- Et moi devant le même cercueil je vous le défends.
Inutile de nommer l’auteur de cette phrase, n’est-ce pas ?
Le Défunt ne se doute pas qu’il a assisté à toutes ces cérémonies. Cet homme-là est l’homme des enterrements. Il n’y a personne au monde comme lui pour arriver boutonné dans sa redingote et avoir l’air solennel, grave, doux, admirablement approprié à la circonstance enfin.
Je ne sais s’il est ou sera un grand homme mais je sais que personne ne peut représenter comme lui, c’est d’ailleurs ce qui lui donne cette influence sur la foule. Je me souviens son entrée à Saint Augustin, il avait coutume d’entrer par la petite porte et passait très vite en jouant des coudes pour aller se mettre sur le premier rang. Et alors si vous saviez quel mouvement de têtes et comme on se répétait: c’est Cassagnac, Cassagnac, oh ! il n’y va pas par quatre chemins, le voilà, etc. etc. C’était comme une balle de feu qui passait, cette tête noire et ses larges épaules... Pourquoi donc n’a-t-il pas voulu qu’on parle de son mariage dans les journaux ? Et pourquoi ne la montre-t-il pas... au fait il n’a pas eu le temps mais... Comme cela a dû se faire bourgeoisement... la cocotterie mélangée de bourgeoisie
Le jour que le Schah l’a décoré (« le Pays » qui maltraitait fort ce pauvre Schah l’a glorifié depuis) non, le lendemain il a dû aller voir Mlle Acard et lui annoncer la nouvelle. Mme Acard a dû dire: Embrassez donc votre fiancée Monsieur Paul ; ou bien, puisque la fiancée affectait des airs de garçon, la mère n’a rien dit mais la fille a tendu la main à M. Paul, en clignant des yeux, elle est très myope sans cela les yeux seraient très beaux, noirs. J’ai dit tout cela parce que Cassagnac est admirable, comme personne aux enterrements.
Il s’est sali, c’est un comédien, un grand poseur, ses airs de bonté qui font qu’on voudrait se mettre à ses genoux... (et on dit encore qu’on n’aime que les méchants et qu’on méprise la bonté, bêtise !) ne sont que de l’affectation... et pourtant il devrait être bon étant fort. Si vous saviez comme il a l’air bon ! surtout parce qu’on voit qu’il veut l’être, ce grand diable vous effraye et vous êtes saisis de la douceur avec laquelle il vous parle; cette bonté dégageant de ce grand matamore a quelque chose d’attendrissant et disons-le d’humiliant, il vous traite comme des petits chiens dans un panier.
Grand-papa disait que dans une assemblée de chiens, de caniches, d’épagneuls, de carlins, on les trouve beaux et charmants mais qu’un terre-neuve entre !... c’est ainsi d’un salon où paraît Paul de Cassagnac - pauvre grand-papa je n’enverrai pas de lettre de faire-part au grand terre-neuve.
Victor est mort. Je m’achèterai un terre-neuve noir. Vous savez c’est absurde mais pour écrire avec plus de plaisir je me figure qu’il lit par dessus mon épaule. Hier on est venu essayer ma robe de deuil, Caroline m’a envoyée la même essayeuse qui est allée chez Mlle Acard pour sa robe de noce.
Toutes ces cérémonies vont me priver de mon atelier pendant quelques jours encore.
J’emploierais toujours le mot Défunt mais sachez bien que ce ne sera jamais une autre personne que Paul de Cassagnac.
Pour bien faire je ne devrais le nommer d’aucune manière.