Vendredi, 23 août 1878

Barnola est venu. Une idée me tourmente et m’absorbe. J’ai près de vingt ans. Et comme à quatorze ans j’avais l’air d’en avoir dix sept jugez l’âge que l’on doit me donner ! On s’étonne que je ne sois pas encore mariée. Bref je suis humiliée et je voudrais éviter ceux qui me connaissent... ce serait inutile... enfin cela me tourmente !
Ils ne songent même pas qu’il faut marier Dina ! de moi, je ne parle pas, ce n’est pas leur affaire; mais vraiment ils pensent que cette pauvre folle est créée pour rester enfermée dans cet affreux appartement. Ils attendent un « hasard » et se fient à « la Providence ». Par paresse, par ineptie, par abrutissement elles sont fatalistes; elles ne le sont d’ailleurs que lorsque je leur fais quelque reproche, autrement elle ne sont rien. Eh bien moi au lieu de m’indigner je m’en vais agir. Issayevitch va sans doute venir voir l’Exposition... Agir, oui je suis bonne ! Je me crois un phénomène et quand je m’aperçois que je suis seule que je n’ai à compter sur personne au lieu de le trouver naturel, d’en être en quelque sorte fière, je m’en effraye et je me croie perdue. Non, voici la chose.
Je veux marier Issayevitch avec Dina. Mon Dieu puisque ce n’est pas pour moi Vous devriez m’accorder cela. Il est arrivé qu’en appliquant toutes ses forces à un projet on le menait à bonne fin. Je voudrais m’appliquer à devenir la femme à Gambetta. Je ne perdrai pas de temps à passer en revue par écrit les diverses chances, j’y songerai... peut-être est-il marié. Nous vivons dans une île déserte et je ne sais rien de ce qui se passe.