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Dimanche, 14 juillet 1878
Dès huit heures nous allons à Wiesbaden, ma tante, Mme Abaza et moi. Nous allons à l’église et de là dîner et révolutionner les promeneurs. Nous étions littéralement les seules femmes habillées convenablement. L’oncle Lautrec est en Italie, les Batourine sont à Pétersbourg; mais nous avons vus les Lisander. Mme Lisander a raconté en une demi-heure les cancans d’une année, oh ! rien qu’un résumé... mais palpitant.
Les Gerbel et les Lisander sont en rivalité à cause de qui... de Lautrec ! Lautrec considéré comme un homme, il faut connaître les petites villes pour comprendre ces choses-là.
Encore un jour de perdu pour Tite-Live... et pour quoi ! pour avoir le plaisir de se moquer de tous les passants et de leur rire au nez.
Voici la réponse de Mme Doubelt.
Lettre recopiée · Lettre de Mme A. Doubelt à Marie, Pétersbourg, 7 juillet 1878« Pétersbourg, 7 juillet [1878] 10, Zakariefskaya Chère et charmante Mademoiselle Marie ! Cette fois vous ne m’accuserez pas de ne pas vous répondre car il y a à peine deux heures que j’ai reçu votre lettre. Au moment de vous lire j’ai reçu la visite de son Altesse le Grand Duc Constantin et j’ai profité de sa présence pour votre protégé, mais le Grand Duc m’a répondu qu’avant tout il faudrait s’adresser au Prince Orloff, j’expédie donc ma demande à Paris et aussitôt la réponse reçue, je vous [en] ferai part. J’ajoute chère Mademoiselle que je serai heureuse de vous aider à faire cette agréable surprise à votre ami, mais en revanche je vous prierai de m’envoyer votre photographie, et j’espère que vous ne refuserez pas.Paris doit être superbe dans ce moment et combien j’envie votre sort, car moi, hélas ! je ne pourrai revenir que pour la fin de l’année lorsque toutes nos affaires de famille seront réglées, mais alors je m’installerai pour longtemps. En attendant croyez-moi chère Mademoiselle Marie que nous toutes nous nous souvenons de vous avec plaisir et parlons souvent de vous. Pour le moment je suis aux Iles chez ma mère et Lise entrera à l’Institut au mois d’octobre. Aussitôt que j’aurai la réponse de Paris je m’adresserai au prince Prince Gortschakoff. Je finis en vous embrasant ainsi que Madame votre mère et toute votre charmante famille. A. Doubelt
Lettre recopiée · Lettre de Mme A. Doubelt à Marie, Pétersbourg, 7 juillet 1878 (post-scriptum)P.S. Comment va la santé de votre grand-père? Ne m’en voulez pas de vous écrire si peu, mais toute occupée de mes affaires, je vis tout à fait retirée, Je ne vois personne et par conséquent ne vois rien de ce qui se passe d’intéressant. Ne vous gênez pas, si Je peux être agréable en quoi ce soi disposez de moi.
Mon protégé, mon ami, Paul de Cassagnac. C’est égal, je reçois « Le Figaro » ici et les dernières élections n’ont donné sur 15 ou 17 que 2 candidats conservateurs élus. Ils ne comptent pas beaucoup là-dessus, ils s’en fichent, ce qu’ils espèrent ce sont des troubles à la fin de l’Exposition. Le renouvellement du Sénat et puis des mécontentements soulevés par eux-même, bref un coup d’Etat après lequel le Prince Impérial pourrait passer un moment difficile... Personne ne croit au retour de l’Empire, mais les choses les plus incroyables peuvent arriver. Et celles-ci pourraient arriver, quand cela ne serait que pour me contrarier...
Les Loris-Melikoff ne viendront pas ici. Les Hohenlohe sont arrivés ce matin.
Maman écrit que Filippini dit que Multedo souffre et qu’il est devenu terriblement nerveux.
Ce qui est curieux c’est que je n’aime pas du tout mon protégé. Quel dommage ! J’aurais tant aimé me fixer... Quelle enrageante diablerie que ce fichu-mariage. S’il ne s’était marié ou autrement marié, sa vie aurait été plus convenable et la mienne complète. Je ne sais si c’est une folie mais il me semble que je mettrais une telle ardeur et une telle volonté au service de sa cause qu’elle triompherait absolument.
en travers
S’il m’épousait sans m’aimer je me ferais aimer une fois mariée. J’en suis bien certaine.
rayé[Sept lignes cancellées]
Je suis peut-être un peu ennuyée d’avoir été si près d’aimer définitivement et d’en avoir été empêchée si bêtement, si petitement. En faisant cette bêtise Cassagnac n’est plus Cassagnac... Toutefois je ne me prononce pas, on a tant vu d’exemples d’hommes qu’on a blâmés, dont on s’est moqué, qui ont fait et paru faire des bassesses et qui sont devenus en dépit de cela, des hommes remarquables, de grands hommes. De sorte que je ne fais [pas] tout à fait la dégoûtée bien que dans mon for intérieur, je le sois un peu. Je suis contente de n’en être qu’à regretter de n’avoir pas pu aimer.
Mais ce sont ces exemples qu’on a tant vus, d’hommes célèbres etc. etc. qui m’empêchent de me prononcer. Je crois que... je suis humiliée dans mon protégé parce qu’il s’est abimé... et je serais furieuse si je me trompais, s’il devenait grand malgré cela, et s’il parvenait sans moi. Vous me comprenez parfaitement. Hélas ! je ne l’aime pas... si... non, non. Mais nom d’une Acard ! Cela ne m’empêcherait pas de pleurer et de gémir si ce pauvre grand diable noir allait monter en grade comme dirait Rosalie.
Comme c’est curieux pourtant, il me plaisait tant cet homme et j’aurais pu l’aimer véritablement, et à présent... plus rien.
Je crois qu’on a vu dans les Histoires des exemples d’hommes vils et perfides, qu’on a aimés quand même, je crois même que c’est très poétique, mais on ne peut pas se forcer à ces choses-là. Si le Défunt me plaît encore, assez pour que femme mariée (si je l’étais) j’en sois folle pendant trois mois, il m’est presque impossible de le regarder autrement, de le regarder comme avant... lorsque je me voyais reflétée dans lui, souple, adroit mais loyal, mais entier !
Qu’a-t-il donc fait ? Il a menti en des occasions insignifiantes à des gens qui l’ennuyaient peut-être... Non, je ne sais au juste, mais ma foi est ébranlée... et je ne puis, non vrai, je ne puis l’aimer comme je l’entends. Avant je rêvais que nous nous aimions et je l’adorais en fantaisie; à présent cela m’est impossible; je le suppose capable de vilenies... et si à la surface, dans ce journal ou pour suivre les exemples dans les Histoires anciennes et modernes, je passe par dessus bien des choses légèrement au fond de moi-même je suis très scrupuleuse et susceptible. J’épouserais Paul de Cassagnac le sachant vil mais lui reconnaisant du talent et de l’avenir, mais je ne puis l’aimer dans mon cœur, je ne puis même le faire entrer avec succès dans mes romans de chaque jour, tant que la plus légère des ombres flotte sur lui.
Tout cela est par ma faute !
Il m’aurait prise pour mon argent, (70.000 francs de rente) mais je me serais faite aimée pour moi. J’y aurais réussi avec un cœur comme le sien... et tout serait parfait...
Dieu n’a pas voulu...
Je m’aperçois qu’ayant évité, je prononce le mot amour tout ce temps, j’en fais un abus ici... j’ai pris soin de ne pas même le mentionner... c’est que c’est une chose si délicate et c’est si... grossier de dire à chaque instant: je ne l’aime pas, je l’aime, je l’aimerais etc. Ce mot doit s’employer une fois, ce mot est le final des hésitations, c’est un mot à effet, à sensation... et j’en fais un ustensile de ménage !
Et comme avant, loin de rien me défendre je m’encourageais et me provoquais, il me semble que cette fois c’était quelque chose d’autre. Je m’amusais infiniment de me dire: eh bien non, je ne veux pas que cela soit, je ne le veux pas ! C’était tout nouveau chez moi. J’allais travailler, je me forçais à penser à autre chose... c’était une vraie lutte comme on les décrit dans les livres... Et c’était si sérieux que je n’en ai rien dit ici de peur de m’encourager à y penser.
Je vais revoir ces écritures pour effacer le mot... cherchons quand je l’ai écrit...