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Samedi 13 avril 1878
J’y suis allée pourtant après avoir vu Robert-Fleury complimenter maman, qui venait me chercher, sur sa fille.J’étais tout en noir, mince et extrêmement gracieuse; un chapeau de paille noire avec des plumes, un peu Directoire. Jamais je n’ai eu la taille plus mince, je vous raconterai ce corsage car j’aurai à le mettre souvent. Vous savez que mon corset est excessivement bas attendu que cet espèce de soutien ne ferait que donner de la raideur à une taille merveilleuse. Supposez une robe droite, puis supposez que de chaque côté on passe une coulisse depuis la ceinture jusqu’au cou; puis tirez ces coulisses et il se formera des plis qui prennent admirablement la forme et vont en mourant de haut en bas. La réunion de ces deux pans forme une ruche, vers le milieu du corsage, qui est doublée de satin. La taille est serrée par un ruban avec une boucle en cuivre. Mais le tout colle si bien, est si simple, si gracieux, si beau que je rends justice à cette merveille et à ceux qui l’on créée : Caroline et moi.
Le reste de la robe est assez ordinaire et ne choque en rien ni les modes ni les imbéciles.
Je ne vous décrirai pas l’enterrement, vous savez comment ces choses là se passent tandis que vous ne savez pas comment est fait un corsage qui a l’air tout simple et qui est un chef-d’œuvre.
Cassagnac dominant d’une demi-tête tous les autres, se tenait tout près du catafalque et semblait dire aux populations ébahies: Vous voyez, ces drapeaux, ces hommes, ce cercueil, ce parti, eh bien c’est moi qui soutiens tout cela.
Plaisanterie à part il était superbe de grandeur et de tendresse pour les siens, de hauteur et d’insolence pour les autres.
Et comme on le regardait, les femmes surtout... je crois bien le chef du parti de la seconde bonne compagnie (la 1^ère^ c’est la légitimité) de France. Il est surtout le chef de son parti pour les femmes, d’ailleurs ce qu’il y a de mieux dans les bonapartistes c’est leur galanterie et leurs manières chevaleresques avec la plus belle moitié du genre humain. Je dis tout cela pour qu’on ne pas m’accuse pas de voir dans Paul de Cassagnac le premier homme du monde, parce que c’est un bel homme. Il y a tant de canailles et tant de méchants qui ne veulent pas accorder de mérite aux hommes beaux et de discernements aux femmes jeunes. Personne de ceux qui me connaissent, n’ont pas ma taille, mais beaucoup d’autres l’ont vue en revanche.
Il fait très chaud, nous restons un instant devant l’église pour voir partir le cortège, pendant ce temps Blanc que je déteste s’approche de notre voiture et entre autre raconte qu’il a fait la paix avec Popaul qui passe en ce moment dans un groupe d’hommes.
Ce que j’envie ce Paul de Cassagnac !! et dans ma colère je me le figure comme le seul homme de la terre, les autres ne sont que des misérables. D’ailleurs c’était déjà mon opinion lorsque je disais il y a un an de cela qu’Audiffret était un homme, « sans doute pas comme Cassagnac, mais Cassagnac ne le serait pas s’il y en avait comme lui ».
Maintenant on sourit mais nous verrons ce que dira l’histoire qui n’est ni un homme beau ni une femme jeune.
C’est égal, je n’ai pas autant d’enthousiasme pour Paul de Cassagnac que de tristesse d’avoir perdu Pincio et si vous me voyez regarder mélancoliquement un album, c’est celui ou j’ai fait quelques croquis de mon pauvre, de mon cher, de mon chéri chien.
De même qu’il est impossible de raconter combien Paul de Cassagnac est attendrissant et redoutable dans les quelques représentations publiques où j’ai eu l’occasion de le voir, de même je ne saurai jamais raconter combien mon chien était gentil, original, amusant, aimant, mais demandez-le à tous ceux qui l’ont connu... Et puis il m’était particulièrement attaché et c’est ce qui me le fait regretter le plus.
Vous croyez peut-être que je ris ? Que la peste vous étouffe alors ! Je ris mais je pleure aussi.
N’est-ce pas enrageant de voir tous ceux qui m’entourent, mais ce ne serait rien, mais d’avoir vu cette foule aujourd’hui et tout ceux que j’ai jamais rencontrés, regarder Paul de Cassagnac comme une espèce de grand homme ! Attendez, attendez, il faut que moi aussi j’arrive à être grande, j’ai dix-neuf ans, pour le monde j’en ai dix-huit, disons donc dix-huit. Eh bien à vingt-deux ans je serai célèbre ou morte. Ni l’un, ni l’autre.
Vous croyez peut-être qu’on ne travaille qu’avec les yeux et les doigts ! Vous, qui êtes des bourgeois, vous ne saurez jamais ce qu’il faut d’attention soutenue, des comparaisons continuelles, de calculs, de sentiment, de réflexion pour arriver à quelque chose.
Oui, oui, ce que vous dites... vous ne dites rien d’ailleurs, mais je vous jure sur la tête de Pincio (ça vous parait bête, à moi non) que je serai célèbre. Je vous jure, je vous jure sérieusement, je vous jure sur l’Evangile, sur la Passion du Christ, sur moi-même que dans quatre ans je serai célèbre et dans quatre ans Paul de Cassagnac aura trente-huit ans et sera gros et lourd, en travers Il a trente-huit ans, moi vingt-deux et Je ne suis célèbre que dans.les journaux du highlife. Ceux-là me traitent en presque grande artiste mais ce n’est pas ce que j’espérais. et moi je serai jeune et jolie ! Je ne sens pas les autres célébrités bien plus grandes même, parce que je ne les ai jamais approchées et n’ai pas eu l’occasion de les voir autrement que des êtres à part, dans des livres ou dans les journaux.
A propos de superstition j’avais deux fois manqué des dessins étant à côté de Kennedy, ce qui m’avait fait prendre cette place en horreur, depuis j’ai été placée à côté d’elle et j’ai parfaitement réussi. C’est un encouragement; vous voyez que toutes ces grandes terreurs peuvent, après tout n’être rien.
Multedo n’est pas du tout riche. C’est certain. Nous venons de subir un véritable assaut. M. Georges est arrivé avec une foule d’hommes, ivres comme lui. Ils ont sonné pendant plus d’un quart d’heure, c’est Triphon qui eu l’adresse de balayer tout cela. Mais je vous assure que la situation n’était pas gaie. Enfin !
M. de Morgan, Multedo et Goldsmid le soir. Multedo croit que je l’aime. L’imbécile. Mais je subis ces hommages et son amour déteint sur moi par moments, mais c’est tout à fait physique je vous en préviens quelque effroi que vous en conceviez.
Ah ! si c’était quelqu’un d’autre... Multedo n’est pas riche, que voulez-vous que j’en fasse ! Comme je me moque de lui et comme cela fait plaisir de jouer cette comédie et de m’en moquer !! Il croit peut-être se moquer de moi... mais il se trompe, il est en train de s’enferrer... s’il ne me croit pas très riche... mais je l’ai détrompé, je lui ai dit que je ne suis pas riche, l’occasion s’en étant présentée.