Jeudi 24 janvier 1878

Pendant les repos je continue à user des feuilles et enfin parviens à composer la lettre que voici et qui tout en étant tourmentée n’a pas moins l’air spontané et bien.
— Je vous demande pardon de vous avoir induit par des extravagances déplacées, à manquer de délicatesse vis-à-vis de moi, devant toutes ces dames. J’ai été, je le sais inconvenante comme une enfant de cinq ans, ce qui à mon âge n’a rien d’agréable, mais je serais désolée d’être considérée par vous comme une folle mal élevée, quoique ayant tout fait pour cela.
Au revoir et sans rancune.
Ne pensez pas mal de votre sœur qui est bien honteuse de sa conduite. Et de la vôtre aussi.
Marie Bashkirtseff
J’ai l’ennui de rougir au nom de Cassagnac. J’en dis toutes sortes de mal et me moque quand on le nomme jeune ou beau ou quelque chose de bien.
M’étant couchée vers cinq heures, je me suis levée ce matin à huit heures moins le quart. Mais cela m’est égal. Si Cassagnac allait se fâcher je lui demanderais pardon, par lâcheté parce que je n’ai pas tort... Peut-être bien. Il était embarrassé de mes folies devant les Boyd et craignait qu’on pense que je suis amoureuse de lui et toutes sortes de bêtises. Je suis donc vraiment folle ?
Mais qu’ai-je donc fait ?
Si Cassagnac n’avait pas pris son air solennel je me serais mieux tenue.
Au fait je vous assure que je ne me souviens de rien, que de quelque chose de désagréable, on ne saurait dire quoi au juste.
Et puis... savez-vous que Cassagnac est... capiteux, il monte à la tête. On le sait bien d’ailleurs.
Oh ! que j’ai été folle et absurde hier. Et c’est toujours ainsi. Je gâte toujours quelque chose.
Mais qu’ai-je fait ?
Je ne sais pas, mais je me sens un peu honteuse.
Le grand Cassagnac ne faisait que dire : toquée, toquée, je vous le dis, elle est née comme ça et elle mourra comme ça. J’ai jeté ses allumettes suédoises par terre disant que c’était une saleté. Sa femme hongroise est suédoise.
Il était confus pour moi devant les Boyd.
Quand il nous mit en voiture sans chapeau et en habit de soirée et cravate blanche, on commençait à s’assembler dans la rue. « Le Tintamarre » n’aurait qu’à imprimer une blague.
Vraiment il était parfaitement poli et commençait à être aimable lorsque je suis devenue folle et pendant mon accès, il cherchait à atténuer mes bêtises. Vous savez que Popaul est un homme sérieux et qu’il est quelqu’un... enfin. Seulement comme il n’est pas sec, ni pédant, ni grincheux, on le croit fou, et les imbéciles empesés s’en moquent quand ils l’osent. Je fais mes concours et des déguisements dans la même semaine et Popaul est félicité par toutes les droites en pleine Chambre, M. Rouher qu’il a si maltraité cet été, lui-même battait des mains. Et le jour même il répond aux cinq femmes.
Si nous n’avions pas été si bêtes, nous aurions pu tant nous amuser hier.
Grâce à ce misérable mulâtre, j’ai été de glace avec mes cavaliers hier. C’était un tort, c’est ainsi qu’on repousse les gens.
Je reviens à Popaul que j’ai choqué hier... il faut m’observer un peu... au moins devant des femmes. Sans cela on ne tire parti de rien et on laisse passer inaperçu Popaul allant chercher de l’eau bouillante à la cuisine, Popaul donnant une serviette de toilette, Popaul m’aidant à escalader les meubles... Il doit penser le malheureux que je suis réellement toquée et je le sais, je le crains.