Samedi 14 avril 1877

Ah ! il veut l’adopter. J’ai rêvé que je la tenais sur mes genoux et qu’elle s’est subitement changée en un petit chien noir. Ah ! il veut l’adopter... c’est ce que nous verrons.
De quoi voulez-vous que je parle, à quoi voulez-vous que je pense !
On m’a présenté hier au Skating un Monsieur Schettino qui a déposé ses cartes aujourd’hui et qui ensemble avec Pascarola nous mènent à travers les salles de l’Exposition que je revois pour la seconde fois. Les vieilles armes, les vieux meubles, les vieux Gobelins m’ont agitée et calmée en me faisant penser que Larderel n’avait rien de tout cela.
Tout en parlant à mes cavaliers, je tenais dans ma main cachée dans ma poche le mouchoir de Sorrento. Il a le mien mais il s’en fiche. Moi aussi je m’en fiche, à présent c’est plutôt une affaire d’amour-propre devant les miens et Rosalie.
- Eh bien, me dit celle-ci, Monsieur le comte n’est pas venu vous voir.
Je n’ai jamais été plus désagréablement contrariée que par cette phrase.
La guerre est imminente. Il est capable de ne pas partir... on dit, (Doenhoff l’a dit aujourd’hui) qu’il a tant de dettes qu’il ne sait où se mettre. Ah ! Seigneur, si j’avais de l’argent.
L’argent, c’est tout. On dit que j’ai pâli. Plût au ciel.
J’ai posé pour être folle de cet homme, je me suis affichée et maintenant je suis confuse.
Et tout va comme ça dans ma vie !!!!
J’ai absolument besoin de le voir.
Pauvre homme, il est fou, un peu comme moi d’ailleurs. Il ne peut pas rester à Rome parce qu’il déteste la princesse Marguerite, les livrées rouges l’agacent, à Florence c’est Niccollini qui lui rend la vie amère et à Naples c’est Ginistrelli avec lequel il a eu une histoire à propos d’un pari.
L’entrée de la France lui est encore interdite jusqu’au mois d’août. Il a raconté tout cela à maman. Donc il s’en va en Russie. C’est stupide d’être comme moi. Dina dit que c’est simplement honteux de me voir ainsi. En effet c’est honteux et ridicule.
Eh bien c’est fini. Je veux que cela soit fini. Il n’y a plus qu’à le voir pour m’expliquer à propos de sa déclaration insensée... et fondée pourtant; et puis à trouver quelqu’un d’autre pour me faire entièrement passer celui-là. Je veux que cela soit fini, par orgueil. Je ne me supporte pas dédaignée.
C’est tout bonnement honteux, comme dit Dina, cela ne mérite même pas la compassion.
Non, il est fou ! Pourquoi ces lettres, pourquoi cette arrivée pressée, malgré la blessure, malgré les médecins, malgré tout, pourquoi cette carte le matin, cette apparition au salon de lecture. Ce dîner à la table d’hôte ?? Et puis cette fin stupide, invraisemblable...
Maintenant je crois que personne ne peut m’aimer...
Avant, vous vous souvenez, comme je m’étonnais et m’indignais d’Antonelli ? A présent je trouve que c’est tout simple, j’accorde aux choses et aux mots surtout une valeur plus naturelle.
C’est que... voyez-vous Larderel... je ne le compare à personne et... c’est un être à part comme vices, folie, extravagance, position sociale, conduite... figure, tout. Aussi ai-je pour lui un sentiment à part. Il m’affole tout bonnement. Et je suis heureuse, heureuse qu’il soit ainsi. Il se rangera, se mariera et... pourrira. Alors tout changera. J’espère que ce n’arrivera que lorsque je serai fixée et tranquille... à ma façon.
S’il mourait, il deviendrait ma grande passion, et un éternel, un délicieux, un ravissant chagrin mêlé de regrets et d’action de grâce.