❦
Mardi 10 avril 1877
Malgré tous mes efforts je me suis endormie à huit heures du matin.- Eh bien comment allez-vous Mademoiselle ? me dit Rosalie en s’appuyant sur le lit comme avant.
- Mieux, bien, merci dis-je après une hésitation durant laquelle j’ai réprimé : comment va Bijou ? qui m’aurait déchiré les lèvres.
Je m’habille en silence, ce silence me pèse horriblement. Maman est éplorée au salon; Rosalie me regarde en dessous et parle bas, comme si il y avait un mort dans la maison.
Eh je ne suis même pas malade !! Justice divine !
Je suis habillée et fraîche !
- Rosalie, dis-je d’une voix éteinte depuis hier, a-t-on parlé de Monsieur le comte en bas ?
- Non, mon Dieu non, que voulez-vous qu’on dise...
en travers
Tout le monde s’informe de la santé de mon père. Nous avons reçu une lettre rassurante. Le mensonge était bon.
- Alors on ne sait rien. Il ne faut pas qu’on sache. Ce pauvre Bijou...
- Je ne sais si c’est parce qu’on en a tant parlé...
- Ah oui.
- Mais ça m’a fait quelque chose vraiment.
- Et à moi donc ! ah ! c’est une triste fin, Rosalie... Je regrette à présent.
- A moi ça m’a fait un effet tout drôle, on en a tant parlé...
- Ce n’est pas pour ça, c’est parce que Monsieur le comte est gentil, tout le monde l’aime.
- Il avait l’air bien heureux lorsque je suis allée le rappeler.
- Quand ?!
- Hier, quand vous m’avez envoyée...
- Où l’avez-vous trouvé, qu’a t-il dit ? J’ai oublié de vous demander tout cela. Dites !!
- Oh mon Dieu Mademoiselle, ne me faites pas rire, vous riez ! Je voulais vous le dire sérieusement...
- Je ne ris pas... j’écoute.
- Eh bien il avait l’air content, il a dit, oui oui, je viens à la minute; et en montant il m’a dit: Rosalie vous êtes un ange !
- Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu : parce que vous venez me chercher.
Une blague comme une autre sans doute, mais très à propos.
Le docteur est venu pour ma gorge, c’est ma gorge qu’il soigne ayant reconnu que les autres maladies n’existaient pas.
Il est à Rome. Si vous saviez tout ce que j’ai envie de supposer, d’inventer, d’imaginer. Si vous saviez comme je le suis pas à pas, de l’hôtel de Rome (c’est là qu’il va toujours) du Corso, chez Spillmann, chez Mortes, à l’Opéra, au Pincio, au Champ de Courses. Je ferme les yeux et je le suis...
Rosalie vient de me remettre sa carte avec ces trois lettres tracées comme les lettres de Violette, P.P.C.
Est-ce une moquerie ou une compassion ?
Pourquoi m’avoir écrit... s’il ne m’avait pas écrit... Rosalie allait à Florence, et j’y allais peut-être moi-même.
Cette carte... hier en ouvrant l’avant-dernier livre, ma main a rencontré son mouchoir que j’avais fourré entre les pages. Je vous assure qu’il m’a fait l’effet d’un fer chaud, j’ai retiré la main et je me suis presque évanouie en respirant les parfums qu’il emploie toujours.
Ce mouchoir est attaché à la première page de ce cahier. [Manque dans le manuscrit]
Les souvenirs ne manquent pas. Je ne porterai jamais de ma vie des violettes.
Mme Hamontoff, sa fille et son mari sont venus et puis Marcuard. Marcuard agit sur moi comme un calmant. Tant qu’il est là croquant des caricatures, souriant et disant des choses calmes et raisonnables cela va encore, mais seule !!!
Je ne me suis pas encore rendu compte, je ne crois pas encore... ce ne peut être qu’un rêve. D’ailleurs je ne comprends pas bien encore, ce que j’ai fait, ce qu’on m’a dit. Ce qui est curieux c’est que je suis tout à fait bien et habillée et debout, et surtout que je suis toute changée au moral, je suis sérieuse, calme, je parle de tout, je ris. Tout cela fait pleurer maman. Elle croit que j’ai ..., que je suis furieuse comme avant. En réalité je ne suis que mortellement chagrinée. J’ai voulu tout casser et au lieu [de] cela je suis allée m’agenouiller dans une chambre sombre et trembler pendant une heure sans pleurer.
Un instant je m’oublie et puis je voudrais m’élancer comme une furieuse au bout du monde !! Où aller, que faire, que devenir !
Je m’en veux d’avoir dit des paroles désespérées pour les autres, mais j’espère bien que vous sentez la différence. Je voulais faire d’Audiffret un second Merjeewsky, je voulais être nièce de pape. Mais ici, j’aimais, (livre 59ème, 295-297)
Je voudrais raconter comment je me sens et je ne sais pas. Abattement, fureurs subites, larmes avalées, élans de jalousie.
Je ne peux pas regarder ses cartes de visite !...
Hier il a apporté les photographies de Sorrento, et aujourd’hui il est mort. C’est entendre parler de lui qui m’énerve et m’enrage.
- La Piccolelis lui fera faire encore un demi-million de dettes a dit maman. Si elle savait ce qu’elle m’a fait souffrir, il se serait plutôt mangé la langue. Je relis ce que j’ai écrit et je ne comprends pas, j’ai des absences... je n’en reviens pas. Mais j’ai un projet que j’ai donné ma parole d’exécuter. Ce serait bizarre...
Je viens de me calmer par la mandoline qui ce soir rend des sons très harmonieux.
Mais est-ce possible ?!
Et c’est à moi que cela arrive ?!
Oh ! certainement. Jamais à d’autres.
C’est pour la première fois de ma vie que je ne me repens pas des choses écrites, après trente heures.
Dans des circonstances semblables trente heures suffisent pour retourner les idées et faire regretter toutes les violences qu’on a dites.
Je suis encore abasourdie. Ah ! s’il pouvait se casser aux courses de Rome.
Marcuard et Doenhoff ont passé la soirée à parler de porcelaines. Je m’en suis presque endormie...
Vers quoi me tourner, que faire ?
J’irai à Florence quand même. La position est nette, je n’ai rien à cacher aux miens, je n’aurai donc pas à être ennuyée à cause de ce qu’ils pourront penser.
Les jeunes gens de Naples ne sont pas charmants, ni ceux que je connais, ni ceux que je ne connais pas. Et puis c’est si nu ici.
J’ai fait venir des robes et j’irai aux courses de Florence. Les seules villes que j’aime au monde sont Rome et Florence, et naturellement Paris mais Paris c’est tout autre chose.
Je suis dégoûtée de tout. Tout ce que je touche se change d’or en plomb. Mais on ne peut donc pas en mourir, à quoi cela servirait-il ? D’abord à élever un piédestal à M. de Larderel, ensuite à rien du tout, puisque je ne pourrai pas même jouir de l’effet que j’aurai produit. Mais je laisse tomber mes bras, je suis découragée... s’habiller, aller produire ce misérable effet pour n’en recueillir que des saletés ensuite !...
Si je n’avais pas montré que je l’aime peut-être m’aurait-il aimée. Mais je n’ai rien dissimulé. Pourquoi faire ? je n’en avais pas honte. Je mettais et je mets au contraire de la vanité à montrer que j’aime. Je trouve que c’est intéressant et puis...je n’aime rien cacher, je veux vivre coram populo. Cela m’amuse.
C’est très heureux que je n’ai jamais eu d’illusions sérieuses, j’ai toujours dit et pensé que je faisais la cour à Larderel mais que je pouvais bien échouer. Eh bien voilà...
Tiens... il me semble moins beau en ce moment... Je crains bien que les nuages amoureux se dissiperont et laisseront voir une forte vilaine carcasse qui se nommera affront, humiliation ou quelque chose dans ce genre. Car enfin, voilà un homme qui a carrément refusé mon amour trouvant qu’il ne valait pas un mariage. Oh ! je sais bien qu’il se mettrait à mes pieds sans cela, et y resterait, car il n’a qu’à commencer, il ne peut pas vivre seul et il est l’homme de l’habitude, comme je sais et comme il dit lui-même.
Ça ne me console pas : je ne serais pas satisfaite d’un pareil amour, c’est bon pour des Righi et des Picolellis. Et puis il arrivera nécessairement un jour où il sera amoureux tout à fait ou bien... il est probable qu’il s’usera en rien du tout et se mariera pour argent et alliances comme son frère.
Comment veut-on que les femmes soient vertueuses !!!



Le plus ennuyeux c’est de ne pouvoir se plaindre ! Car enfin, je ne puis donc pas me plaindre de ce qu’un homme ne m’aime pas, ce serait trop bête.
Voyez-vous tout cela dépend des circonstances. Mettant de côté comme non existante toute offense, affront ou humiliation, examinons simplement si je souffre oui ou non de l’éloignement de Larderel, non pas comme brillant mariage mais comme homme. Eh bien ça dépend. Que Larderel se batte encore, fasse encore des dettes ou bien simplement se lance dans le monde et soit à la mode et je suis sûre d’être folle de lui.
C’est étonnant comme j’ai toutes les idées retournées depuis une heure ! Me serais-je de nouveau trompée.., et alors les larmes que j’ai versées devant maman, toute cette douleur vraie dont je n’ai pas eu honte...