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Mercredi 4 avril 1877
Laissant là les lugubres pensées je me suis levée à six heures du matin, j’ai remis la bague à maman et ayant regardé la mer et le ciel, et le soleil qui se levait, je fis ma toilette tout en tambourinant dans la porte de nos voisins qui dormaient comme deux anges. Ils étaient furieux ces malheureux et je leur redisais de cinq minutes en cinq minutes qu’il fallait sortir. Si Bijou n’est pas un âne, pensais-je, il s’habillera et sortira comme moi ! En ouvrant la porte de ma chambre je rencontre qui ? Marcuard. Marcuard est amoureux de Dina. Quel charmant homme !Ce n’est [pas] pour cet amour que je le loue, c’est pour faire honneur à la vérité. J’échangeais avec lui quelques phrases matinales quand parut Bijou. J’avais hâte de le revoir, il me semblait hier qu’il resterait ivre pour le reste de ses jours. Nous nous mîmes sur le balcon à regarder !
C’était l’heure du commencement du matin et le Soleil montait avec ces étoiles qui étaient avec lui quand l’amour divin mit d’abord en mouvement ces belles choses. (Dante)
Quelle expression au monde peut mieux rendre la fraîcheur, la sérénité, la divine beauté du tableau qui était devant nos yeux !
- Hou ! les pêcheurs, s’écria Larderel, hou, voyez-donc je voudrais bien voir ça ! Mademoiselle venez avec moi, voulez-vous venir voir ça ? Marcuard, viens-tu ? Hein ? - Allons ! dis-je. - Oh ! c’est trop loin, dit Marcuard. - Venez Mademoiselle, venez avec moi. - Allons. - Tu restes Marcuard ? - Oui, je reste. - Allons ! dîmes-nous d’une voix.
Et nous voilà partis, moi et Larderel. - Comme c’est étrange de vous connaître ! dis-je. - Pourquoi c’est étrange ? - Et de vous voir là à la campagne, le matin, il me semblait que vous ne pouviez aller qu’aux courses et au café !
Nous avons traversé plusieurs rues, cherchant une descente, on voyait bien d’en haut les pêcheurs mais de notre hôtel suspendu au dessus de la mer la descente semblait impossible, il y en avait une pourtant, par laquelle nous sommes arrivés jusqu’en bas, Larderel me donnait la main, nos mains nues se touchaient.
- Si nous allions leur acheter du poisson ?
Un homme qui se trouve là nous dit qu’il faut prendre une barque; et nous voilà en barque voguant vers les filets. Comme j’étais contente ! Mais Bijou est tiède, et m’attriste, s’il m’avait seulement dit une bonne parole j’aurais été d’une gaieté folle. Dina et Marcuard surviennent, les deux bâteaux se joignent et nous voilà quatre.
Alors on se dit des injures, on s’arrache les mouchoirs, de cette façon il se fait un doux échange.
On a rôti ces affreux poissons et voilà Larderel qui commence à manger avec méthode, avec lenteur, comme un gourmand du siècle passé. On n’a pu monter à ânes que vers onze heures dans le même ordre que hier.
en travers
Et voici Melissano richement couché dans un troisième bâteau qui nous arrive mais qui garde sa majestueuse solitude, son cigare et son air de millionnaire et d’homme heureux.
Nous allons au Deserto , Dieu sait pourquoi cela se nomme ainsi, car on y trouve des moines, des oranges et du vin et des noix, un tas de choses. Il faut monter, monter, monter, c’est fabuleux.
- C’est étrange, dit tout à coup Larderel, que votre mère reste toujours en arrière. Hier nous galopions, aujourd’hui nous marchons aussi lentement que possible et c’est la même chose.
- C’est vrai, c’est étrange, répondis-je piquée par le sens incisif de cette phrase.
Donc, nous arrivons les premiers avec Dina et Marcuard, devant cette grande bâtisse carrée, moitié ruine, moitié couvent, et Bijou m’offrant le bras m’emmène loin des regards de nos compagnons pour me dire qu’il m’aime... et peut-être pour faire croire à son Suisse empaillé qu’il m’embrasse.
- Est-ce à tous vos amis que vous faites des compte-rendus comme celui d’hier, ou bien : Melissano seul ?
- Quel compte-rendu ?
- Oh ! rien, seulement cela vous a dessiné joliment.
- Non, vrai, qu’est-ce que j’ai dit ?
- Rien du tout, mais vous vous êtes montré cynique et bas.
- Je n’ai rien dit, voyons qu’ai-je dit ?
- Melissano, ce faune, ce satyre de jardin, vous a demandé : eh quoi ? Vous avez répondu et il s’est écrié : Comment ! rien que cela ! - Mon Dieu elle avait réponse à tout. - Voilà votre pure conversation. C’est très propre.
rayéillisible : un dîner assez gai..
On revoit les Hamontoff, Bijou est plus décent qu’hier, je dis qu’il est mal élevé.
Enfin on va chez un photographe et on pose à ânes dans l’ordre suivant; Bijou, moi, maman, Melissano et Marcuard. Dina s’est dérobée, de sorte que le groupe est de cinq personnes seulement.
Le retour est d’une gaieté folle. Melissano dort de temps en temps, Bijou arrache avec moi un bouton de Marcuard qui est sur le siège, d’où bataille, barricades, cris.
Larderel était avec maman et Dina ayant moi en face. Nous nous chamaillons et il finit par me baiser la main. Mais quand il se mit à raconter à l’oreille de maman l’histoire de sa famille, puis de la Righi disant qu’elle est bien élevée et qu’il veut adopter sa fille ! Je n’ai cessé de rougir et de pâlir... A Castellamare il a fallu le surveiller tout le temps, je ne souffre pas qu’il soit avec une autre, je l’ai suivi. Je suis folle.
Les Hamontoff reviennent à Naples avec nous, Bijou s’endort. Maman lui donne un oreiller, je le couvre de mon voile. Je l’aime.
On devait dîner avec nous, Marcuard seul vient, Larderel est malade. Je m’inquiète surnaturellement pour savoir s’il est vraiment malade. Il arrive à ce propos un quiproquo avec Melissano qui vient plus tard et puis Caracciolo. Je blague comme une insensée pour couvrir mon désappointement et m’étourdir.
Il ne m’aime pas.
Je le poursuis, je l’ennuie peut-être. Peu importe, encore cela, on peut toujours mourir.
Pour la troisième fois je m’endors avec sa bague.