Dimanche 25 mars 1877

Je voudrais dormir jusqu’à mercredi.
Nous inventons toute une histoire sur la Righi en habit de velours bleu à boutons de nacre, toque Henri III à plume blanche, dansant aux foires et envoyant un caniche pour ramasser des sous dans une écuelle qu’il tient entre ses dents. Le caniche, c’est Monsieur le comte.
Les Gatowsky (et non Holowsky) et Olga Hamontoff étant chez nous, j’invente une excursion au Skating à pied, ou le petit Santasiglia me promène avec son excellent sourire. Mais il me semblait que les autres se moquaient de moi.
Ce soir concert à la Filarmonica dont voici le programme.
Je me coiffe comme d’habitude et met une robe de satin blanc entièrement couverte de gaze rayée orientale lamée légèrement d’or, décolletée en pointe devant et derrière, manches courtes. Simplement bordée de blonde assortie à l’étoffe. Serrée à la taille par une ceinture à simple boucle d’or; la robe est entière et extrêmement longue. Trop « rêve » pour me mettre à mon aise
SOCIETÀ FILARMONICA PROGRAMMA DEL CONCERTO VOCALE E STRUMENTALE DI MUSICA SACRA del 25 Marzo 1877
Programme imprimé du concert de musique sacrée de la Società Filarmonica, Naples, 25 mars 1877 (page de titre)
Programme imprimé du concert de musique sacrée de la Società Filarmonica, Naples, 25 mars 1877 (page de titre) Mon Journal, t. 10, p. 43 (fac-similé)
PARTE PRIMA 1. HAYDN — La seconda sonata delle Sette parole per istrumenti a corde. 2. MICELI — Solo per Soprano dello Stabat — Sig.ª Sambon 3. ED. MOREAUX — Rimember!. Meditazione per Melodium — Sig. Barone Galiani 4. MOZART — Lacrimosa — Quartetto nel Requiem per Sop. Contr. Ten. e Basso — Sig.ª di Luggo, » Trifari, Sig. Guarnieri, » Fabbricatore 5. PERGOLESI — Solo per Sop. e Duetto per Sop. e Contr. nello Stabat — Sig.ª Alvarez de Toledo, » Trifari 6. GOUNOD — Ave Maria sul primo preludio di S. Bach per Sop. Violino Melodium e Pianoforte — Sig.ª Greco Ricci, Sig. Berardo Galiani, Barone Galiani, Marchese Filiasi
Programme imprimé du concert, première partie
Programme imprimé du concert, première partie Mon Journal, t. 10, p. 44 (fac-similé)
PARTE SECONDA 1. E. BURELLE — La Penitenza di Beethoven trascritta per Violino Melodium e Pianoforte — Sig. Berardo Galiani, Barone Galiani, Marchese Filiasi 2. MOZART — Agnus Dei solo per Soprano — Sig.ª Guercia 3. MICELI — Libera me Deus solo per Soprano nel Miserere — Sig.ª Di Luggo 4. ROSSINI — La Carità — Coro — Sig.re Greco, Guercia, Alvarez, Sambon, Di Luggo Filiasi e Trifari VIOLINI — Signori Podenas, Brancaccio, Raffaele, F. Alvarez, Galiani, Lanzilli, Navarro, Imperiali, Granito, Cacace. Salvadore e Rossi. VIOLE — Signori Porro, Pinto e Cappuccio. VIOLONCELLI — Signori Ceresa, Podenas, De Marinis, Pignatelli, Padula. CONTROBASSI — De Ferrante, Negri, Flocco.
Programme imprimé du concert, seconde partie
Programme imprimé du concert, seconde partie Mon Journal, t. 10, p. 45 (fac-similé)
En entrant une terreur panique s’empara de moi. Si toutes les autres allaient être en noir ! Nous arrivions ainsi devant la porte de droite sur laquelle se tenait le duc de San Cesario qui arrondit son bras s’avançant vers maman, mais moi qui ne voyais rien sous l’empire d’une émotion stupide, je fis un brusque demi-tour vers la gauche et les autres m’imitèrent, maman aussi.
Voilà une entrée encourageante.
J’éprouvai un véritable soulagement en voyant des cous nus et des robes de toutes les couleurs. Les Fabbricatore qui se trouvaient à deux bancs de nous faisaient des signes qu’il y avait des places auprès d’eux; j’ai donc déménagé avec Dina; en ce moment apparurent un à un les dilettanti qui composaient l’orchestre et il s’éleva dans la salle comme une salve de reconnaissance et d’approbation, une gaieté, un tapage, et c’était en effet la chose la plus charmante de la terre que ces figures qui s’efforcaient d’être graves, qui étaient fières et qui riaient. Parmi les chanteuses il y eut quelques jolies femmes, elles étaient neuf en tout je crois.
La fameuse Giselle était devant moi pressant son épaule nue et décharnée contre Balzorano qui lui effleurait presque la figure et qui est beau à faire frémir.
M. Fabbricatore prit part dans un quatuor de Mozart.
Le duc de San Martino jouait de la contrebasse.
De temps en temps je me tournais vers maman, elle me semblait mécontente et je souffrais de l’humilier par ma laideur. Pascarola se mit près de moi et bientôt me présenta le marquis di Campomarino, fils du duc de Sanceso et le comte Caracciolo. Le premier est un tout petit renard blond à nez énorme et à monocle, le second est un peu grand, un peu gras, un peu chauve, un peu laid, un peu ressemblant à Bruschetti. Le duc de Melito se joignit à ces messieurs et bientôt je devins le centre d’un groupe d’hommes au milieu duquel j’étais loin d’être mal à l’aise. Melito dit qu’il préferait “Les noces de Jeannette” à “cette musique de Pergolèse et Mozart ».
San Cesario, c’est-à-dire Campomarino, parla peinture, Caracciolo mandoline, Pascarola beauté, et Fabbricatore qui revenait de la scène reçut mes sincères compliments. Mme Fabbricatore se consolait en disant qu’on faisait la cour aux vingt-sept millions. Cette supposition me ferait une peine énorme si je ne me souvenais pas de mes effets ailleurs et là où loin de me prêter des millions on m’écorchait la peau.
Ce qui était ravissant c’est qu’Olga Hamontoff qui était avec nous, assurait avec une sainte franchise que toutes ces assiduités étaient dues à ce qu’on la croyait ma sœur et voulait arriver à elle. Elle est impayable avec sa figure carrée, anguleuse, jaune et commune avec un reflet verdâtre mais d’assez beaux yeux et des cheveux noirs superbes.
- Vous n’êtes pas blanche aujourd’hui, mais dorée sur tranches - me dit le duc de San Cesario en venant à nous dans le dernier salon.
Lorsqu’on m’a demandé de présenter Caracciolo, j’ai pensé que ce serait Caracciolo di Bello, fils du préfet de Rome, notre voisin le soir de la première d’ “Aida” cet hiver à Rome, et j’étais enchantée de l’honneur et du plaisir, l’autre Caracciolo est distingué et agréable.
Vous remarquez sans doute que je n’ai pas encore retrouvé l’art de remplir des pages, je m’embarrasse, je m’ennuie d’écrire.
A la maison il y eut une légère altercation, maman avait l’air mécontente, j’étais furieuse. Si je suis enlaidie, est-ce de ma faute !!