Mercredi 17 janvier 1877

On se demande à Nice, et je vous prie de croire que c’est sérieux, de quoi est garnie ma robe, de cygne ou de plumes. Quant à moi je dis que ce sont des singes de Sibérie.
Le peu de succès que j’ai vous fait présumer que je me crois mieux que je suis, que j’exagère mes beautés. Détrompez-vous. Si je pouvais seulement paraître dans les salons avec un chaperon convenable je verrais toute cette canaille à mes pieds. Il leur faut un choc, sans cela ils n’osent pas se détacher des leurs pour venir à moi. Voilà tout.
Barnola est venu raconter les nouvelles en déjeunant.
Collignon nous accompagne jusqu’au où je me promène avec beaucoup de grâce en vue de Manara, le grossier propriétaire du grand chien gris. Je ne m’étonne plus de sa grossièreté, il fait le métier de Yourkoff. Et il a l’air d’une cocotte. Fi.
en travers
Manara a cent mille francs de rente et ne fait aucun vilain métier.
La Viennoise du Surprenant était là, elle est petite mais jolie et je la déteste comme toutes celles que courtise l’homme, tant parce qu’il s’est moqué de moi que parce qu’il devient de plus en plus à la mode.
Puis quand tout le monde fut allé à la matinée du Cercle, nous sommes restés seuls avec les Anitchkoff, Mme Smelsky qui me présente son mari, et sa sœur. Si Patton savait que nous sommes connus il se remettrait à faire des révérences. Les Smelsky avaient une lettre de la princesse Galitzine pour nous, Mme Tutcheff les a empêchés de s’en servir et à présent Pelikan et Mme Anitchkoff, contrebalacent. Merjeewsky a été chez nous. Et le soir il y eut réunion des amis éternels, Pelikan, Anitchkoff, Zurmüllen, Broussais... J’ai chanté.
Ah ! quelle vie.
Berthe m’écrit et m’appelle à Paris. J’irai, seulement je pleurerai tant que je ne retournerai pas à Rome.
Quand donc saurais-je ce que c’est que cet Amour dont on parle tant ?
J’aurais aimé Antonelli, mais je le méprise.
J’aurais aimé Audiffret mais il nous a froissés dans des choses qui excluent tout amour.
J’ai jadis adoré Boreel... j’avais treize ans...
J’ai ensuite aimé le duc de Hamilton, jusqu’à l’exaltation. Amour dû tout entier à la fortune, au nom, aux extravagances du duc, et à une imagination... hors ligne.
Donc., après ce calembour A qui ferai-je la cour ?
Je voudrais épouser un prince et devenir veuve après lui avoir donné deux fils pour n’en rester point dépourvue si l’un d’eux venait à mourir. Une... régente peut dormir tranquille. Et alors.
Oh ! Mon père est un lâche !
En relisant les journées passées avec Audiffret, surtout les deux bals champêtres j’ai des élans... et quand j’examine ma conduite il me semble que par excès de fierté et de désir de paraître dédaigneuse, j’ai repoussé l’homme... Pourtant... Au diable ! Je n’ai qu’à chanter comme Faust.
O source de regrets, et de doutes éternels.
Plus je relis plus je crois que si j’ai jamais été amoureuse, ça a été l’été de 1875. Peut-être lui aussi m’aimait et nous ne nous sommes pas entendus par un de ces malentendus produits par un rien quelquefois...
Le fait est que je n’ai jamais été plus heureuse qu’alors et que l’hiver précédent et l’été, ont été et seront mes plus beaux souvenirs. Toute cette époque n’été qu’un long éclat de rire entremêlé de doux soupirs.
Et de nouveau je suis tourmentée, il me semble que c’est ma faute ! Non, non, il ne faut pas le penser, je me suis prouvé cent fois que ces regrets là ne conduisaient à rien.
C’est que voyez-vous... j’ai lu des livres où faute d’un mot ou à cause de la chose la plus insignifiante, la plus involontaire, deux cœurs étaient séparés à jamais.
Comment ne pas regretter la plus heureuse année de ma vie ! Comment ne pas déplorer... Car je ne serai jamais aussi gaie.. J’avais seize, je n’avais par conséquent pas encore enduré ces dix-huit mois de désolation, j’espérais en la Russie, j’avais tout devant moi, j’avais bien des illusions... et c’était la première fois...
Lui c’était un malentendu.... et les autres ?
Eh bien il n’y eut de grossier que Saëtone et Godard.
Danis n’est plus à Nice depuis longtemps et les autres sont polis.
Pourquoi ce tourment vient-il empester les plus charmants parfums !!
Je suis constante tout de même. Rome et tout ce qu’elle contenait ont passé par dessus Girofla et il s’en relève rien qu’avec quelques contusions comme Bagatelle dessous le break à Spa...mais que dis-je ? Girofla s’est relevé comme Antée avec de nouvelles forces. Il faut des distractions... c’est vraiment atroce de tant dire d’un homme qui ne se fiche pas de vous quand on n’est pas dédommagé par d’autres. Et qui sait ? Il y en a qui s’occupent de moi, et moi je m’occupe de lui et j’en rage. Je voudrais ne jamais m’en souvenir et le voir avili, mendiant, marchand de draps. Ce qui est le plus tourmentant c’est que j’envie les succès de l’homme comme ceux d’une rivale.
Enfin j’ai trouvé la juste expression de mes sentiments !
Je suis toujours à écrire trois pages avant de trouver.