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Lundi 15 janvier 1877
La princesse Eristoff m’écrit que mon père est parti, qu’elle le regrette beaucoup et qu’elle m’envoie le paquet venu de Rome.Je rentre du Skating morose. Patiner, c’est fort bien, mais voir Audiffret et Bergerault qui ne saluent pas c’est dégoûtant !!!
Mmes Anitchkoff et Zurmüllen ont pris du thé chez nous, la première s’en alla en voiture, quant à la seconde qui demeure, presque à côté, nous allons la reconduire et, au lieu de cela, poussons jusqu’au logis de Pelikan et profitant de longs manteaux foncés, nous faisons un peu de tapage, jetons des cailloux dans sa fenêtre et secouons les volets; puis on continue son chemin en faisant des remarques sur le peu de passants qui ne nous reconnaissent pas car nous avons des mouchoirs au lieu de chapeaux.
Gens du nord ! Imaginez en plein janvier la plus douce et la plus délicieuse des nuits.
Cette promenade a pour résultat une disposition envers les... souvenirs.
Je feuillette mon journal de juin 1875, je déplore, je m’étonne...
Un fait assez curieux à constater c’est que jamais, depuis le premier jour de notre connaissance avec Audiffret, dans aucune conversation, à aucun pique-nique, je n’ai eu un instant l’air d’avoir de l’esprit.
Je parlais peu, mal, je n’ai jamais su me conduire avec lui et c’est encore ainsi à présent. De sorte qu’il doit me croire bête.
Voilà que je m’accuse de n’avoir pas su entretenir de bonnes relations avec tous ces messieurs. On ne saurait croire quelle est l’influence de Saëtone. Un soir qu’ils étaient tous chez nous, hormis Audiffret, et que je causais à ravir, ils me supplièrent de rester pour l’hiver en ajoutant qu’ils me feraient la reine de la saison. Ce qui était tout à fait en leur pouvoir... Savez-vous ce que j’ai répondu ?
- C’est trop facile et ça ne vaut pas la peine...
Non, ne nous excusons pas, voilà que je tombe sur ma pauvre personne qui est bien assez malheureuse sans cela.
J’étais une enfant. Je n’avais jamais rien vu de près. Voilà mon excuse et la dernière explication. Ah ! si on avait dit de ne pas le présenter, il courrait et en hiver, l’hiver passé, on le présenterait et ce... Assez, assez de si et de mais. Que cela en reste là. Et comme pour Antonelli je ne veux plus que je m’en parle...
Voilà que j’ai envie de passer le carnaval à Nice. Folies ! Dans une ville hostile, parmi des gens hostiles. Folies ! Mais où aller ?
Je veux rester et je dois partir, j’entends cette voix terrible qui me crie comme au Juif errant : Marche ! Marche !!
Dès que j’ai eu seize ans Audiffret est accouru, il veut que toutes passent par ses mains avant tout, après cela lui est égal.
J’ai relu l’époque giroflienne, par moments mon cœur se serrait un peu, c était lorsque je lisais qu’il était pâle ou triste. Et en même temps je vois combien j’étais semblable à toutes les filles de seize ans qu’on décrit dans les livres.
Mais ce qu’il y a de certain c’est que, j’ai beau faire et beau dire il y avait, il y a et il y aura toujours dans Audiffret quelque chose qui m’attire et me trouble. Il me fera tout ce qu’il voudra, il me restera toujours étrangement sympathique quand même.
Tous les lundis on reçoit à la Préfecture. Ce soir on y fait de la musique. Audiffret chante, les demoiselles Howard aussi.
Elles vont partout, elles, on est poli avec elles ! on est...
Grand Dieu ! Après tout je n’ai que dix-huit ans, je n’ai pas la force de tout mépriser et de voir froidement vivre les autres tandis que je meurs moi-même !
Je voulais dire quelque chose et au lieu de cela j’ai pleuré la face contre le tapis en priant Dieu !
Oh ! Qu’Il ait pitié de moi, mon Dieu, puisqu’on me martyrise tant !
A tout péché miséricorde, si j’ai commis quelque crime il doit être expié.
Oh ! jamais les tortures les plus atroces ne donneront une idée de ce que je souffre.
Oh ! ma misère me fait horreur et pitié.
Etre aussi déchirée, tant pleurer, tant gémir pour une chose aussi banale !
Aller dans le monde.
Que ne puis-je mourir au lieu de m’avilir jusqu’à en pleurer !